Qu’est-ce qu’un intellectuel ? Je ne suis pas en mesure de dire à quel moment le mot apparaît ou quand il prend le sens qu’on lui donne désormais. Cela relève, il me semble, de la dissertation scolaire et j’ai peu de goût pour ce type d’exercice. En bricolant avec les quelques connaissances qu’il me reste, celles que je n’ai pas encore jetées aux poubelles de la civilisation ou simplement perdues en ne prenant pas garde aux trous dans mes poches, je pourrais évoquer les philosophes des lumières, le courage de ceux qui s’opposèrent à l’esclavage ou à la torture, la figure de Voltaire, celle de Zola dans l’affaire Dreyfus, l’engagement anti-fasciste d’autres. L’intellectuel pourrait se définir alors comme celui qui, face aux circonstances du temps, sort de son retrait, de sa réserve, quitte ses livres, ses écrits pour intervenir dans la sphère publique.
Question récurrente. Question que je me pose à chaque fois que j’aperçois à la télévision ou entends à la radio les mêmes visages, les mêmes voix. Au nom de quoi parlent-t-ils ? Quelle chaire, quels écrits leur donnent cette légitimité ? Le plus souvent pas grand-chose. Pour avoir fréquenter les bancs d’universités parisiennes, j’ai constaté qu’on considérait leurs travaux (pas d’autres mots pour les qualifier) avec le plus grand dédain ou un certain mépris. Quant à leurs ouvrages, ils ont surtout trouvé leur place dans le palmarès des relais H de nos gares. Philosophes d’agrément donc. En charge de ménager les quelques minutes de réflexion nécessaires à leurs compatriotes soucieux surtout de leur pouvoir d’achat. Quelques minutes d’humanité, pensent-ils, arrachées à la « barbarie ».
Mais pourquoi les lit-on ? Pour les mêmes raisons qu’on achète plutôt telle ou telle marque de lessive ou de yaourt, parce qu’ils passent à la télé. Vu à la télé nous dit le bandeau. L’intellectuel de notre temps est celui qui vient nous livrer son point de vue à la télévision. D’ailleurs, il ne lui est plus nécessaire de s’extraire de son refuge, il y est en résidence, à demeure, chaque semaine, dans les programmes où on lui donne la parole.
Que dit-il ? Quelle cause défend-t-il ? Il a défendu souvent des causes justes, dénoncé le stalinisme de Paris, montrer du doigt la purification ethnique dans l’ex-Yougoslavie. Néanmoins, il passe la plupart de son temps à défendre sa propre cause, justifier sa prise de parole, défendre sa position, son gagne-pain.
Aveugle et sourd aux problèmes de notre temps. Il les ignore ou fait semblant de ne pas les voir. Possède de toute façon une grille de lecture désuète, des outils de réflexion rouillés. Il se veut héritier des lumières mais comment comprendre le monde dans lequel nous vivons avec des concepts kantiens ou néo-kantiens. Faire comme si trois ou quatre révolutions industrielles, deux guerres mondiales, ne nous étaient pas passées dessus, ignorer la progression frénétique du marché, la mondialisation et forcément le bouleversement des valeurs. Alors, s’il est honnête, il reconnaît qu’il n’y comprend rien, ce qui pourrait être un bon point de départ, philosophique celui-là. Mais il préfère souvent l’anathème, à l’incompréhensible donner le nom de barbarie.
Le barbare c’est l’autre, celui qui n’utilise pas le même langage que soi. Pour les romains ceux qui ne comprenaient pas le latin, refusaient l’empire et se défendaient en usant d’une violence désordonnée. C’est le point de départ.
. Quand il ne maîtrise pas l’orthographe c’est un crétin, quand il écrit dans le style SMS c’est un barbare. On a les causes qu’on mérite. A présent, est barbare celui qui, de par ses origines sociales ou culturelles, ne maîtrise pas non plus la langue orale ou écrite, ou ne respecte pas les règles académiques. Parce qu’il n’a pas les mots, le barbare c’est aussi celui qui s’exprime avec son corps et parfois avec violence. Bien sûr, il brûle des voitures, brise des vitrines et détruit des écoles. Que pourrait-il faire d’autre ? Se taire et se rasseoir devant sa télé ?
Enfin, Les pauvres devraient souffrir en silence. Rester tranquille dans leurs cités ou pavillons de banlieue, être heureux de passer leur week-end à Val D’Europe, profiter des soldes (l’heureux temps où elles auront lieu toute l’année !), déjeuner au Macdo, puis reprendre la traversante qui les a menés jusque là et les ramènera au foyer. Ne voir aucun mépris dans mes propos.
Où se cache réellement la barbarie ? Dans les cages d’escalier des lieux de relégation ? Dans les petits trafics auxquels se livrent certains ? Dans les rues désertes des lotissements périurbains ? Sur les parkings des centres commerciaux ?
Plutôt sur les bancs de polytechnique où notre intellectuel fournit aux futurs cadres dirigeants de notre économie des rudiments de morale kantienne. Outils pour rudoyer les pauvres, leur intimer de se tenir tranquille pendant qu’ils s’enfoncent dans la boue qu’il délaye. L’intellectuel, c’est aujourd’hui celui qui sert d’alibi philosophique à ceux qui font des profits et reçoit en contrepartie l’emploi et le prix de sa collaboration.
Alors oui, je suis un barbare et leurs pit-bulls ne me font pas peur.