Dimanche 23 décembre 2007
Dès les premiers jours de novembre, comme les filles au début de l’été, les arbres se déshabillent. Entièrement nus au mois de décembre, les robes rouges qu’ils avaient empruntées pendant quelques jours puis laissées glisser sur le sol ne sont plus qu’un souvenir en fuite. Une image persistante, un court moment, d’un bref instant d’exaltation en couleur, chaque année.
Au cours des prochaines semaines, ils vont garder leurs bras faméliques dressés malgré la pluie et le froid, malgré le vent qui, dépourvu de prise, les traverse sans s’arrêter. Suspendus comme pour faire peur aux visages qui se dessinent derrière les fenêtres. Une forme d’entêtement. Vainement depuis que les yeux se sont éteints. Un rideau de tulle blanc, jauni.
Caché derrière ces meurtrières. Entre deux programmes de télévision, une mère cherche son fils du regard. Pas longtemps. A trente et un ans, il n’a pas pu se perdre. Ne peut pas être bien loin. Que pourrait-il bien faire en dehors de la cité ? Elle ne lui confierait même pas une course.

Le cheveu clairsemé laisse entrevoir les contours du crâne. Formes anguleuses taillées avec vigueur. Rudesse des traits. Explorer du regard un paysage apparemment peu accueillant. Dangereuse traversée. Le reste du visage sculpté pareillement, la même déclivité. Relief escarpé. Contre la tour adossé, il ressemble à un vivant pilier. Les coudes légèrement écartés le long du corps. Aussi aride que la figure qui est posée dessus. Pas totalement immobile. Comme un bas-relief de Donatello. Pourvu de mouvement et de vie. Ni façonné, ni ciselé dans le bronze ou la pierre. Sommairement ébauché sur le mur de béton. Comme une pièce de monnaie qu’on recouvre d’une feuille de papier et qu’on frotte avec un crayon pour en faire apparaître le modelé, les traits les plus saillants. Déposés saison après saison.
Autrefois, Youssef  pouvait mordre férocement. Toujours prêt à en découdre. Mettre sur pied une razzia pour punir les adversaires d’une cité voisine. Ou les attendre sans peur aux frontières de leur territoire. Pas question de se laisser faire. Veiller sur sa sœur même contre son gré. Autrefois, il mordait. Dans la cité, à l’école. Il ne l’a pas vu passer, l’école. Classe après classe, il n’est jamais parvenu à s’emparer des mots. Les a pas vraiment chassés non plus. Parcourait les trottoirs et les allées de la cité de sa démarche chaloupée. Tournait en rond. Pour rien. Comme un fauve en cage. Autrefois.
A présent, Youssef n’est plus prêt de mordre. Plus beaucoup de dents. Devenu inoffensif avec le temps. A la même place, il observe les plus jeunes jouer à la guerre. Plus le courage de partir au combat à présent. Un paysage dévasté. Pas brutalement, comme par une bombe ou un incendie. Lentement. L’usure. De ne pas avancer, de demeurer posé là. Perdu la plupart de ses dents. Sa mère n’a plus peur qu’il morde à présent. Pas trouvé d’emploi, pas trouvé de femme non plus. N’ont pas voulu de lui. Toutes parties. Sa sœur aussi. Jamais touché le corps d’une femme autrement que sur le papier des revues qu’il feuillette au kiosque de la gare. De l’étalage débordent gros seins et sexes rasés. Peut-être existe-t-il de ces femmes disposées à lui offrir ? Trop fatigué pour chercher à le savoir.
Demain, on fête noël. Sa mère a pris l’habitude de faire ses cadeaux la semaine qui précède en compagnie des enfants. Jamais de sapin. Une bûche pleine de crème à la rigueur. En promotion quelques jours plus tard. La nuit tombée, youssef observe les illuminations de noël. Points colorés disséminés au dessus des trottoirs qui bordent la cité. Certains locataires ont suspendus des guirlandes lumineuses aux balcons. Sur le rond point qui sert de passage entre différents quartiers, quatre sapins floqués de blanc. Deux petits, deux grands. Le désir de fêter noël différemment cette année. Sa mère ne lui en voudra pas.
Il fait déjà nuit, mais il n’est pas très tard. Voler le plus petit. Moins difficile à porter et à dissimuler. Prêt à tenter le coup, il entend une voiture qui s’approche. Il ne le sait pas encore mais je suis au volant. Sur le point d’atteindre le rond point, je découvre les sapins artificiellement enneigés. La même idée me traverse l’esprit. Pas par besoin mais parce qu’à l’heure qu’il est je n’en ai pas trouvé d’autre. Seulement des trop petits ou trop mal en point. La crainte de rentrer bredouille. En prenant le virage, je vois que je ne suis pas seul à convoiter le bien public. Un instant, nos regards se croisent. Il me dévisage, semble étonné de me trouver là. Une supplique du regard. Me réclamer quelque chose. Le conduire ailleurs. Pas le courage. Comme lorsqu’on passe dans la rue devant un homme ou une femme qui tend la main. Le sapin attendra.
Le lendemain matin, la ministre en charge des banlieues difficiles, accompagnée du maire, constatant la disparition du plus petit des sapins, parlera de « petits cons ».  









 
Mardi 11 décembre 2007

Le bureau d’un ministre est un espace singulier. Le mobilier, les éléments de décoration ne sont la propriété de personne. Ils demeurent indépendamment des remaniements ministériels. Disposés à des endroits bien précis. Installés, semble-t-il, en veillant à respecter des distances fixées par convention. On hésite à les déplacer ne serait-ce de quelques centimètres.
Ces fauteuils déployés au milieu de la pièce. Embarrassants. Les armoires alignées de ce côté. Entassées. Parfois, Christine se dit que, chacun à sa place, ils sont chez eux. Dignitaires de la République. L’impression d’être un intrus. Qu’ils la regardent de haut.
Quand elle aura accompli sa tache, quand ses supérieurs ou les français se lasseront de sa présence, elle partira, pensent-ils. Assise devant sa table, perdue entre les murs de son bureau comme Robinson sur une île au milieu de l’océan, elle a le sentiment d’être cernée, à la merci d’une menace.
Pour se défendre, à tous les coins stratégiques, elle a disséminé des objets personnels. Sur son bureau, les photos de ses trois enfants et du pape Jean Paul II. Les étoffes tissées par les petites orphelines équatoriennes recouvrent les fauteuils. La bouilloire électrique, dont Louis lui a fait cadeau, sur le buffet second empire. Ainsi l’oiseau fait son nid.
Néanmoins, elle préfère se rendre sur le terrain, aller  à la rencontre des français, des gens de peu. Le sentiment de faire partie du même monde. Une seule famille. Parfois, évidemment, c’est difficile. Moins confortable qu’un salon parisien. Mais elle y croit.

Lundi, elle a visité un foyer de SDF. Les responsables se plaignaient de leurs « locataires » (c’est ainsi qu’ils les nommaient). Elle n’a pas craint, elle, d’aller à leur rencontre. Etre à leur écoute. Peut-être impressionnée tout de même par le regard de l’un d’entre eux. Une tempête violente et soudaine sur la mer auparavant douce et paisible.

Le lendemain, mardi, lorsqu’elle pénètre dans son bureau, comme tous les matins entre 9h30 et 10h, il est là, allongé sur le divan. Encore endormi. Elle pourrait crier, appeler de l’aide. Ses collaborateurs sont nombreux, derrière la porte, à seulement quelques mètres. Préfère se taire. Ecrasée par la peur du scandale.
Si l’on vient à son secours et que l’on trouve cet homme couché dans son bureau, que va-t-on s’imaginer ? La croira-t-on si elle affirme n’y être pour rien ?
Enfin, comment a-t-il pu pénétrer en ces lieux si personne ne l’a aidé ? Surtout qu’il a l’air plutôt bien installé. Très à son aise. Cela ne se peut, pensera-t-on, que parce qu’il se sent ici comme chez lui. Parce qu’on l’a probablement invité à s’installer. Et qui d’autre que la ministre elle-même a pu se permettre un tel geste ?
Elle reprend un peu le contrôle d’elle-même. Décide de s’asseoir. Sans même ôter son manteau. Réfléchir. C’est toujours mieux que de se précipiter et de faire une bêtise.
Deux heures plus tard, il dort toujours. C’est l’heure du déjeuner. La fuite. Voilà ce qu’elle a décidé. Elle n’a aujourd’hui rien à faire de particulier, aucun dossier à traiter. Rentrer chez elle. Prévient son secrétaire qu’elle est en rendez-vous tout l’après-midi. Peut-être qu’il ne sera plus là demain après tout.

Mercredi matin. Un peu fatiguée. Sommeil agité. Rien à faire, elle ne se souvient pas de ses rêves. A peine le temps, de déjeuner, dire au revoir à Louis et aux enfants. Au bureau.
Il est toujours là. Debout cette fois. Elle tente de l’interroger, lui demander comment il est arrivé là. Ce qu’il lui veut. Pas de réponse. Ne veut pas parler. Ou il ne parle peut-être pas le français. Pas facile de communiquer.
Qu’est-ce qu’ils vont bien pouvoir faire maintenant ?
Elle ne peut pas encore se défiler. Faire quelques courses. Elle lui explique mais ne sait pas s’il a compris. Retour les bras chargés. Ça va, il n’a pas bougé. Il ne faudrait pas qu’il se promène dans les couloirs du ministère. Elle lui donne à manger et à boire. Il a l’air d’apprécier le sandwich au jambon. Il n’est pas musulman au moins. Elle se remet au travail. On oublierait presque sa présence.

Le jeudi, elle est presque contente qu’il soit toujours là. Il ne parle toujours pas mais elle l’observe. Quel âge peut-il bien avoir ? Derrière sa barbe.  Pas très propre. Elle a peur que ses collaborateurs soient alertés par l’odeur qu’il dégage. L’impression qu’elle se répand jusque dans le couloir. Elle lui propose de se laver. Ne comprend pas. Elle lui montre son cabinet de toilette. Une bonne douche, ça devrait lui faire du bien. Elle, elle ne s’en sert jamais. Quelques vêtements de Louis pour qu’il se change. Ils lui vont bien. Elle avait peur qu’ils soient trop petits. Il a l’air un peu intimidé maintenant. Un sourire pour le rassurer. Même si on ne se comprend pas, un sourire, c’est universel.

Vendredi. On pourrait presque dire qu’ils s’entendent bien. A leur manière, ils communiquent. Avec les mains, avec les yeux. Elle ne s’est jamais aussi bien sentie entre les murs du ministère. Une présence humaine. Un peu de vie et de chaleur. Elle lui parle de ses dossiers. Ses difficultés. Beaucoup de misère et peu de solutions. Il semble comprendre. Elle est heureuse en somme. Le problème, c’est qu’on approche du week-end. Comment va-t-il faire sans elle pendant deux jours ? Elle lui explique qu’elle ne peut pas revenir demain. Louis et les enfants ne comprendraient pas. Lundi, elle sera de nouveau fidèle au poste. Il lui sourit à présent.

Pendant le week-end, elle s’est appliquée à ne pas y penser. Consacrer le plus possible de son temps à la famille. Elle n’a jamais dérogé à cette règle. Ils ont toujours tout partagé.

Lundi. Toutes voiles tendues en direction du ministère. Echouée. Tout est de nouveau à sa place. Seule. Comme il y a une semaine. Il est parti. Vérifie le cabinet de toilette. Personne. Des larmes dans ses yeux. Disponible et souriante tout le week-end. Mais maintenant elle pleure abondamment. Toute seule. Elle ne veut pas qu’on la voie. Craquer un bon coup.    
 
Dimanche 2 décembre 2007
Paris - Moscou. Les voyages forment la jeunesse, dit-on. Toute une vie à parcourir la planète. Quarante ans de missions à travers le monde. Famines, guerres civiles, catastrophes naturelles. Est-ce cette vie là qu’il souhaitait lorsqu’il avait vingt ans ? Probablement, mais il n’en est plus très sûr. Pour sa génération, le modèle c’était la résistance. Malraux. Mais il n’y avait plus de guerre.
Son premier combat : la politique. Chez les jeunesses communistes. Le refus de  la guerre d’Algérie. L’opposition à la guerre au Vietnam. Les héros de la lutte contre l’impérialisme : Mao, Che Guevara, Gandhi…Pas vraiment une adhésion profonde à leur idéologie, une forme de romantisme propre à la jeunesse. S’imaginer dans la peau d’un personnage d’un film de David Lean. Lawrence of Arabia. Le jeune anglais idéaliste qui fraternise avec les arabes et entreprend de changer leur destin. Se heurte aussi aux limites de ses nouveaux amis.
Toute sa vie. L’envie de réparer les injustices, intervenir partout où des populations sont en danger. En dépit des gouvernements corrompus, des lois féodales, des contraintes culturelles.
L’occasion était trop belle. Être le représentant de la France et de ses valeurs dans l’ensemble du monde. L’ONU. Il aurait fallu qu’il passe son tour, qu’il attende que les socialistes reviennent au pouvoir, partager leur traversée du désert. Pendant combien d’années ?
Et puis, en ce qui concerne la défense du modèle démocratique occidental, il partage les mêmes valeurs que Nicolas. Pas d’embarras. À l’aise dans le Falcon présidentiel.

Hotel Baltschug kempinsky. Un bâtiment massif. Comme l’ensemble de ceux qui cernent les rues de la ville. Difficile d’apercevoir un bout de ciel. Au bord de la Moskova. Dans une chambre avec vue sur le Kremlin et saint Basile. Un sentiment d’étrangeté. Dans ce paysage de citadelles alignées, sous les gratte-ciel staliniens, les bulbes colorés de la vieille cathédrale. Le château d’une belle au bois dormant que personne ne vient réveiller ou le développement démesuré de champignons. Se nourrissent de la décomposition de la Russie.
Profiter de l’après-midi avant le repas protocolaire de ce soir, les rendez-vous officiels de demain. Faire quelques pas sur la place rouge. En sortant de l’hôtel, le geste d’un vieil homme. Discret. Un mendiant ? Il n’a pas un sou sur lui. Continue sa route. Difficilement. Avec peine les pas se dégagent du sol. Retenus par une épaisse  couche de boue. Noire. Elle recouvre l’ensemble de la chaussée, déborde sur le trottoir. Il comprend mieux pourquoi le quartier semble désert. Le temps n’est pas à la promenade. Seulement de riches moscovites qui stationnent leurs 4x4 de couleurs sombres pour faire leurs achats dans les magasins de luxe de la rue Tverskaïa. Pas la peine de continuer. Retour à l’hôtel. En évitant d’être aperçu par le vieil homme qui n’a pas bougé.
Le soir, c’est l’ambassade qui offre le dîner. Beaucoup de monde. Quelques officiels russes à la mine patibulaire. Un peu embarrassés dans leurs costumes trop étroits. A leurs bras des femmes trop jeunes pour eux. Apprêtées dans des robes clinquantes de couturiers italiens. Des intellectuels. Des amis de la France. Jusqu’au début du 20ème siècle, dans la bonne société, on parlait français. La Russie de Tolstoï. Ici on parle anglais. Il s’ennuie. Regarde par la fenêtre en espérant qu’il neige.
Réveillé tôt le matin. Un alignement de 4x4 noirs l’attend devant l’hôtel. Le vieil homme aussi. Il ne fait pas un geste cette fois. Regarde les hommes des services de sécurité qui l’accompagnent. N’ose pas peut-être. Sur la route, les volumineux engins font gicler sous leurs roues des gerbes de boue noires. Il lui semble qu’elle est encore plus épaisse aujourd’hui. Il interroge l’officiel qui voyage avec lui. Voudrait savoir si c’est un phénomène climatique habituel. L’homme ne répond pas. Peut-être ne comprend-t-il pas l’anglais, lui.
Traversent une immense forêt de boulots à présent. Toujours pas de neige. Pas de traîneau non plus. Encore moins le sourire de Natacha.
Au bout du voyage, une datcha ocre, vernie, bien loin  de l’image qu’on se fait de ces maisonnettes faites de bric et de broc. Pas de potager destiné à consoler des privations de la ville ou pour prendre l’air aux beaux jours. Derrière la maison, il aperçoit les contours d’une piscine recouverte par une bâche grise. L’alignement des jeeps et des 4x4 lui donne le sentiment de participer à une partie de chasse.
En descendant de voiture, il oublie de prendre garde à l’épaisse couche de boue qui semble tout recouvrir et s’y enfonce jusqu’au mollet. Il est un peu gêné de se retrouver, pour une rencontre diplomatique de cette importance, dans un tel état. Sur le point de pénétrer à l’intérieur de la datcha. Un homme d’une haute stature lui demande de s’asseoir sur le tabouret posé sur la gauche en entrant. Sans rien lui demander, lui ôte ses chaussures pleines de boue. Les jette machinalement dans la cheminée. Comme une détonation. Des flammes plus puissantes. Une odeur désagréable. Il ignore pourquoi, mais cela fait rire les russes.
Un homme, plus petit que les autres, vient le saluer. Son homologue de la Fédération de Russie. Lui tend une paire de hautes bottes de cuir noires. Il le remercie et les enfile. Un cérémonial viril et troublant. En se redressant ainsi chaussé, le sentiment de partager quelque chose avec eux. Un frisson descend le long de sa colonne vertébrale.
 
Le lendemain, il lui reste encore quelques heures avant qu’on ne le conduise à l’aéroport. Dès le premier pas, il s’enfonce profondément dans la boue noire. Jusqu’aux genoux. Le vieil homme est là. Le même geste que la première fois. Cette fois, il s’approche. Lui dit, dans un français approximatif, que sa fille aimerait le rencontrer. Le conduire chez elle.
A mesure qu’ils avancent péniblement, les jambes entravées par la vase qui s’est répandue dans toute la ville, ils quittent les beaux quartiers du centre de Moscou. Remontent d’immenses avenues muettes bordées de bâtiments endormis. Les fenêtres toutes closes. Difficiles d’imaginer qu’ils puissent être habités.
Un accident survenu au nord de Moscou, lui dit le vieux. Il ignore à quoi il fait allusion.
Ont rejoint à présent la périphérie de la ville. D’immenses barres de logements collectifs. Echouées dans la boue comme des navires à marée basse. Résignées. Fenêtres éventrées, raccommodées avec les moyens du bord. Quelques points lumineux agrippés aux façades. Traces de vie. Pénètrent dans l’une d’elles. Progressent dans l’obscurité. Il y a longtemps que la mairie de Moscou ne se préoccupe plus de remettre en état ces logements destinés aux laissés pour compte du boum économique russe.
Un appartement minuscule. Surchargés de meubles trop larges sur lesquels s’entassent des objets sans âge. Icônes et photos usagées. Une seule pièce où l’on peut à la fois cuisiner et manger le peu dont on dispose, se laver et dormir. Nichée dans le peu d’espace qui lui reste, sa fille est assise le visage tourné vers l’unique fenêtre de leur logement. Le vieux lui adresse, en russe, plusieurs mots. Alors qu’il s’approche, elle jette un regard timide sur son visiteur. Il est surpris de reconnaître son visage. La bouche, le nez, les yeux de Lara. Plus vieux de plusieurs dizaines d’années. Réfugiée dans les faubourgs de Moscou. Ne lui dit pas un mot. Se contente de mettre en route un vieil électrophone. Le 33 tours crachote quelques notes de piano. Il reconnaît la voix de Montand. Ses yeux bleus le dévisagent.  Il ne comprend pas pourquoi. Se souvient du voyage du chanteur à Moscou. Des photos de ses premiers pas avec Simone sur le sol de ce qu’alors il croyait être la patrie du communisme. Son émoi de jeune homme. Le voir servir la soupe aux staliniens.1956. L’année même où les chars russes pénétraient dans Budapest. Avait fini par lui pardonner. Mais pourquoi lui avoir fait parcourir un tel chemin pour écouter ça ? Que peut-elle bien vouloir lui dire ?
         « Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
             Les souvenirs et les regrets aussi
             Et le vent du nord les emporte
             Dans la nuit froide de l'oubli... »


 
    
Mardi 20 novembre 2007
Il a parcouru un tiers du périphérique. Flot continu de carrosseries encastrées. Poursuivi une trentaine de kilomètres sur l’autoroute. Sans dire mot. Sous la pluie, jamais quitté la voie de droite. Lente évacuation vers la périphérie. Pris un embranchement qui l’a conduit sur une route nationale à trois voies. Traversé une zone d’activité commerciale. Meubles bon marché, cheminées en kit, supermarché et grill familial. Quitté un moment la lumière pour l’obscurité. Seulement ses phares balayant la route et le fossé. Les arbres nus et amaigris à l’approche de l’hiver. Retrouvé des habitations et des fenêtres éclairées. Pris un virage à gauche. Éclairé les murs blanc de crépis d’une maison à l’entrée du lotissement immobilier où il demeure. Fait le tour d’une première place cernée par cinq ou six maisons identiques. Poursuivi tout droit à gauche et retrouve une autre place semblable, puis de nouveau à gauche jusqu’à un dernier cercle fermé.
Le portail ouvert, garé sa voiture en marche arrière sur l’allée qui mène au garage occupé par le véhicule de sa femme. N’a pas cherché à se protéger de la pluie. La porte n’est pas fermée.  Pris le soin d’ôter ses chaussures dans l’entrée.  Allumé la cuisine, pris une bière dans le frigo et bu sans s’asseoir. Entendu une voix en provenance du salon. Qui articule exagérément sans reprendre son souffle. Comme une opération promotionnelle dans le supermarché voisin. Dans la pénombre du salon, un visage brillant sur l’écran de la télévision. Aperçu la chevelure de sa femme étalée sur le  fauteuil. Assis à proximité sur l’autre qui fait la paire. Elle l’a regardé et lui a dit quelques mots. Pas répondu.  Perçu qu’un nombre réduit de mots sans pouvoir reconstituer, comme il y parvient parfois, le sens de ses propos. Mêlés à ceux de l’animateur. Levé pour reprendre une autre bière. Pendant plusieurs heures, bu les images et les paroles crachées continuellement par le téléviseur. Sans jamais ouvrir la bouche. Sa femme est montée se coucher. Seul, le battement irrégulier des images dans le noir.
Déplacé lentement dans le couloir jusqu’à la chambre. Distingué difficilement les chiffres lumineux du réveil posé de son côté près du lit. Couché face au mur. Les yeux clos, pris des virages à pleine vitesse. La peur que tout lâche. Tourné dans l’autre sens. Sans pouvoir interrompre la course qui se dispute dans son crâne. Envie que ça cesse. Déplacer son attention. Posé une main sur le flanc de sa femme. Pour voir. Elle ne réagit pas. Rampé pour la recouvrir entièrement. Ecarté péniblement ses cuisses, fait glisser contre elle son sexe en voie d’érection, cherché maladroitement où l’introduire. Sans en être sûr, agité son bassin de plus en plus vite. Repris son souffle avant d’en finir. Oublier.
Entrouvert laborieusement ses paupières. De minces rais de lumière sur le store. Irréguliers. Des points, des traits, des figures indéterminées, grossièrement circulaires. Impossible de lire l’heure sur l’écran du réveil. Probablement débranché pendant la nuit. Cela arrive parfois lorsque le matelas se déplace. Découvert que ça femme n’est plus là. Le dimanche, elle se lève de bonne heure. Debout et parvenu jusqu’à la cuisine. Déjà  presque trois heures de l’après-midi. Elle devrait déjà être rentrée du marché. Pas d’inquiétude. Fait réchauffer le fond de la cafetière. Juste de quoi remplir une tasse. Avalé quelques biscuits, affalé dans le canapé du salon. A la télévision, une course cycliste indéterminée. La progression du peloton sur une route rectiligne et sous un ciel gris. Masse qui occupe tout l’écran. Deux heures de retransmission. Couché sur le canapé. Enlisé dans la journée qui prend son temps. Rattrapé par la nuit qui s’avance. Seul. Sans le souci de l’autre. Songé qu’elle ne rentrerait peut-être pas à présent.
Porte de Paris. De l’autre côté du périphérique qui gronde modérément pour l’instant. Tôt le matin. Cerné méthodiquement les abords de trois bouches de métro. Les boutiques encore closes. A l’heure où les ouvriers se rendent au travail. Répertorié au moins trois foyers africains à proximité. Ils sont nombreux à prendre le métro chaque jour, a dit le capitaine. Un nombre non négligeable de clandestins. Organisés pour qu’aucun ne leur échappe. Groupés, en uniforme, à l’intérieur de la station. L’apparence d’un contrôle ordinaire. Répartis, en civil, en plusieurs cercles concentriques à cinquante, cent cinquante et trois cent mètres du point de contact. L’hiver a pris un peu d’avance. Gelés et impatients d’enfin passer à l’action.
Ça y est. Les premiers colis descendent les marches qui conduisent à la station. Tous y pénètrent. Un seul aperçoit les uniformes et tente de rebrousser chemin. Il échappe au premier cercle. C’est son tour  maintenant. Avance avec l’un de ses collègues vers le colis récalcitrant. Pas difficile. Son visage est encore tourné vers le dispositif de contrôle auquel il croit naïvement avoir échappé. Aux prises avec le  second cercle. Le saisit par les deux bras. Sans ménagement. Lorsque le colis se retrouve prisonnier, il devine son corps tenter de se débattre puis, conscient qu’il est désormais impossible de s’échapper, le sent s’immobiliser. Lorsque ce dernier se retourne, il respire son souffle dans son cou. Chaud.
Lundi 19 novembre 2007
« …Nous aussi sommes tellement éblouis par le pouvoir et par le prestige que nous en oublions notre fragilité essentielle : nous pactisons avec le pouvoir, de bon ou de mauvaise gré, oubliant que nous sommes tous dans le ghetto, que le ghetto est entouré de murs, que de l’autre côté du mur se tiennent les seigneurs de la mort, et que, non loin de là, le train attend. »
Primo Levi, Les naufragés et les rescapés.

Calendrier

Juillet 2008
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Newsletter

Inscription à la newsletter

Recherche

Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog

W3C

  • Feed RSS 2.0
  • Feed ATOM 1.0
  • Feed RSS 2.0
création de blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus