Vendredi 18 janvier 2008
Qu’est-ce qu’un intellectuel ? Je ne suis pas en mesure de dire à quel moment le mot apparaît ou quand il prend le sens qu’on lui donne désormais. Cela relève, il me semble, de la dissertation scolaire et j’ai peu de goût pour ce type d’exercice. En bricolant avec les quelques connaissances qu’il me reste, celles que je n’ai pas encore jetées aux poubelles de la civilisation ou simplement perdues en ne prenant pas garde aux trous dans mes poches, je pourrais évoquer les philosophes des lumières, le courage de ceux qui s’opposèrent à l’esclavage ou à la torture, la figure de Voltaire, celle de Zola dans l’affaire Dreyfus, l’engagement anti-fasciste d’autres. L’intellectuel pourrait se définir alors comme celui qui, face aux circonstances du temps, sort de son retrait, de sa réserve, quitte ses livres, ses écrits  pour intervenir dans la sphère publique.
Question récurrente. Question que je me pose à chaque fois que j’aperçois à la télévision ou entends à la radio les mêmes visages, les mêmes voix. Au nom de quoi parlent-t-ils ? Quelle chaire, quels écrits leur donnent cette légitimité ? Le plus souvent pas grand-chose. Pour avoir fréquenter les bancs d’universités parisiennes, j’ai constaté qu’on considérait leurs travaux (pas d’autres mots pour les qualifier) avec le plus grand dédain ou un certain mépris. Quant à leurs ouvrages, ils ont surtout trouvé leur place dans le palmarès des relais H de nos gares. Philosophes d’agrément donc. En charge de ménager les quelques minutes de réflexion nécessaires à leurs compatriotes soucieux surtout de leur pouvoir d’achat. Quelques minutes d’humanité, pensent-ils, arrachées à la « barbarie ».
Mais pourquoi les lit-on ? Pour les mêmes raisons qu’on achète plutôt telle ou telle marque de lessive ou de yaourt, parce qu’ils passent à la télé. Vu à la télé nous dit le bandeau. L’intellectuel de notre temps est celui qui vient nous livrer son point de vue à la télévision. D’ailleurs, il ne lui est plus nécessaire de s’extraire de son refuge, il y est en résidence, à demeure, chaque semaine, dans les programmes où on lui donne la parole.
Que dit-il ? Quelle cause défend-t-il ? Il a défendu souvent des causes justes, dénoncé le stalinisme de Paris, montrer du doigt la purification ethnique dans l’ex-Yougoslavie. Néanmoins, il passe la plupart de son temps à défendre sa propre cause, justifier sa prise de parole, défendre sa position, son gagne-pain.
Aveugle et sourd aux problèmes de notre temps. Il les ignore ou fait semblant de ne pas les voir. Possède de toute façon une grille de lecture désuète, des outils de réflexion rouillés. Il se veut héritier des lumières mais comment comprendre le monde dans lequel nous vivons avec des concepts kantiens ou néo-kantiens. Faire comme si trois ou quatre révolutions industrielles, deux guerres mondiales, ne nous étaient pas passées dessus, ignorer la progression frénétique du marché, la mondialisation et forcément le bouleversement des valeurs. Alors, s’il est honnête, il reconnaît qu’il n’y comprend rien, ce qui pourrait être un bon point de départ, philosophique celui-là. Mais il préfère souvent l’anathème, à l’incompréhensible donner le nom de barbarie.
Le barbare c’est l’autre, celui qui n’utilise pas le même langage que soi. Pour les romains ceux qui ne comprenaient pas le latin, refusaient l’empire et se défendaient en usant d’une violence désordonnée. C’est le point de départ.
. Quand il ne maîtrise pas l’orthographe c’est un crétin, quand il écrit dans le style SMS c’est un barbare. On a les causes qu’on mérite. A présent, est barbare celui qui, de par ses origines sociales ou culturelles, ne maîtrise pas non plus la langue orale ou écrite, ou ne respecte pas les règles académiques. Parce qu’il n’a pas les mots, le barbare c’est aussi celui qui s’exprime avec son corps et parfois avec violence. Bien sûr, il brûle des voitures, brise des vitrines et détruit des écoles. Que pourrait-il faire d’autre ? Se taire et se rasseoir devant sa télé ?
Enfin, Les pauvres devraient souffrir en silence. Rester tranquille dans leurs cités ou pavillons de banlieue, être heureux de passer leur week-end à Val D’Europe, profiter des soldes (l’heureux temps où elles auront lieu toute l’année !), déjeuner au Macdo, puis reprendre la traversante qui les a menés jusque là et les ramènera au foyer. Ne voir aucun mépris dans mes propos.
Où se cache réellement la barbarie ? Dans les cages d’escalier des lieux de relégation ? Dans les petits trafics auxquels se livrent certains ? Dans les rues désertes des lotissements périurbains ? Sur les parkings des centres commerciaux ?
Plutôt sur les bancs de polytechnique où notre intellectuel fournit aux futurs cadres dirigeants de notre économie des rudiments de morale kantienne. Outils pour rudoyer les pauvres, leur intimer de se tenir tranquille pendant qu’ils s’enfoncent dans la boue qu’il délaye. L’intellectuel, c’est aujourd’hui celui qui sert d’alibi philosophique à ceux qui font des profits et reçoit en contrepartie l’emploi et le prix de sa collaboration.
Alors oui, je suis un barbare et leurs pit-bulls ne me font pas peur.
 
 
 
Lundi 7 janvier 2008

Au sing. et au plur. Morceau ou ensemble de morceaux qui restent d'une chose brisée, détruite par une action physique ou chimique, naturelle ou provoquée. Débris de navire, de temple, de vaisselle. Un monceau de débris formés de meubles brisés, d'écrins forcés, d'armoires enfoncées, etc. (Delacroix, Journal, 1849, p254).
[CNTRL]

Reste d'une chose brisée.
Fig. Ce qui reste de ce qui a été détruit.
Poétiquement, les restes mortels de l'homme. Là reposent les débris de nos aïeux.
[Littré]

Parmi les décombres d’un monde englouti. Quelque part. Impasses, logements alignés, vitres brisées, voies ferrées abandonnées, usines désaffectées… Inventaire inachevé.
Dans et hors du cadre. Des restes de vies. Papiers peints foisonnant d’histoires fugitives. Les regards reconstituent les étoffes déchirées. Matelas replié sur lui-même. Bribes de décors naïfs. Les amours, les ménages brisés. Ensemble, à la fin.
Fixer les ombres, les illuminer. Par effraction, diffractions. Sans artifice.
ARTEFACT expose, pour la première fois, ses photographies au café culturel Les 3 Arts 21, Rue des Rigoles 75020 Paris jusqu’au 27 janvier.
Ses images du Nord de la France peuplent les murs du lieu comme autant de récits, de traces d’existences. Son travail rejoint l’écriture. Celle de ceux qui, dans un monde en pièces, conserve le désir de composer, construire, peindre. Pour témoigner. De ce qu’il reste.
Chez lui, l’absence de lyrisme produit son lyrisme. Intime et poignant.

«  Une porte ouverte. On n'ose y croire.
Bribes. Surcroît. Débris. Faire entrer le rêve dans ces restes. » Robert Pinget, Tâches d’encre, Les éditions de minuit.(1997)





Dimanche 23 décembre 2007
Je n’ai pas connu et j’ai, à la fois, toujours connu Julien Gracq. Pas la personne, ce qu’il représente. Une certaine idée de la littérature. Sans compromis. Loin de ce qu’il appelait la « bourse aux valeurs ». Un poète au travail. Bâtisseur de phrases, de digues contre l’effacement des mots qui peinent à retenir les mouvements des âmes et des corps. Évidemment de vieux murs de pierre que plus personne ne regarde. Qu’importe.
Au-delà du refus du Goncourt et de l’exil volontaire, son nom m’évoque deux souvenirs. Deux moments de mon existence : l’un proche,l’autre lointain. Ils ne disent rien de l’homme qui vient de nous quitter,pourtant il disent tout de ce qu’il représente.
Jeune lycéen, j’écrivais quelques poèmes, mais, de milieu trop modeste, on avait choisi pour moi une voie professionnelle plutôt que la voie classique. Un homme m’aida à m’en sortir, mon professeur de lettres et poète, Yves bergeret. M’aidant à reprendre des études littéraires, il me confia (c’est le mot tant l’objet me semblait alors précieux) un ouvrage à lire que je ne pouvais seul m’offrir, c’était le Rivage des Syrtes. Première rencontre avec ses récits poétiques qui s’attardent à saisir les lieux, les instants. Et pourtant la présence de l’homme.
Plus tard d’autres lectures, le balcon en forêt, Au château d’Argol et les œuvres critiques, En lisant en écrivant : les « malles » de Balzac, le bagage léger de Stendhal.
L’autre rencontre est plus récente. Celle de François Bon. Dans un café de Saint Germain, il feuilletait mon manuscrit que je croyais terminé, me donnant de généreux conseils sans rien en retour, des compliments pour me donner le courage de poursuivre. L’examen fini, il me demanda ce que j’aimais lire. Je ne savais trop que lui dire, alors il me devança et évoqua Gracq et La forme d’une ville. Pas la même histoire, mais les mêmes pistes, les mêmes rues qui disent le devenir des mots et des êtres. Les traces. Des herbes folles, des objets abandonnés, du papier sur les murs. Plus que des histoires.
Il y a quelques mois, je lisais La presqu’île. Au programme de l’agrégation de lettres. J’ai décidé de ne pas m’y présenter. Plutôt la haute mer que le bassin de 25 mètres.  
Lundi 30 juillet 2007
Pas encore mort. J’écrivais les dernières pages d’un roman depuis trop longtemps entamé. Enfin terminé. J’attends maintenant la suite.
Ce ne sont pourtant pas les occasions qui m’ont manqué d’écrire quelques lignes. Elections présidentielles oblige.
Elles semblent maintenant un lointain souvenir. Il ne nous reste plus, dès lors, qu’à contempler, avec ou sans appétit, les aventures un peu kitsch des nains qui nous gouvernent dans les magazines adéquats, ou l’abaissement des autres à se rallier au plus puissant par calcul (il va faire 2 mandats, or j’ai 67 ans, donc…), et à vous demander, dans un gouffre métaphysique, comment on passe de la direction du parti socialiste à un gouvernement de droite et quelle est l’intensité des convictions de ceux qui postulent à nous gouverner.
Evidemment, vous n’êtes pas obligé d’aimer cela, mais alors il ne vous reste plus qu’à vendre votre télé (si elle n’est pas trop usagée), sans oublier de prévenir le trésor public que vous ne paierez dorénavant plus votre redevance, empocher les 200 euros, ne plus écouter la radio (ou alors sur votre ordinateur avec un bon anti-virus), ne plus acheter de journaux le dimanche (malheureusement, même si vous êtes intéressé par l’actualité sportive ! Car, cette année, même les cyclistes amateurs du bois de Vincennes se dopent sur le Tour), ne plus acheter de journaux le lundi, le mardi…
Cela vous laisse du temps pour lire en poche le saisissant The dispossessed de Robert McLiam Wilson qui raconte son voyage dans la pauvreté au Royaume-Uni dans les années 90. D’autant plus que cette édition s’accompagne d’une préface qui nous est spécifiquement destinée, à nous français, une préface qui nous met en garde contre les changements politiques qui nous pendaient alors au nez et qui sont maintenant une réalité. Oui, parce que, pendant que Madame (ou ses enfants) va s’éclater sur les plages ou sur les pistes, les expulsions continuent, les lois, qui vont permettre aux plus riches de continuer à s’enrichir pendant que le sort des plus pauvres reste le même, sont votées. Pas sur papier glacé.
Vous me direz « on a voté », « c’est ce que veulent les français ». McLiam Wilson explique, dans sa préface, que les hommes politiques de droite ont de beaux jours devant eux parce que, par leur politique économique qui augmente la précarité, ils fragilisent le tissu social et renforcent donc le sentiment d’insécurité, et, dans le même temps, ils sont les premiers à proposer des solutions sommaires pour répondre à ce sentiment. En un mot, c’est comme si un laboratoire pharmaceutique répandait une maladie pour mieux vendre le vaccin qui la soigne, enfin, qui ne la soigne pas totalement, sinon il deviendrait impossible de vendre de nouveaux remèdes, qui la contient donc, suffisamment pour qu’elle ne nous submerge pas, mais pas trop pour qu’elle demeure une menace.
L’écrivain irlandais écrit cette phrase qui fait froid dans le dos : « Il arrive que les agneaux votent pour leur massacre. » Pas obligé de garder le silence. Bonne lecture.
Samedi 6 janvier 2007
Silence. L’obscurité. Le nom des comédiens à droite puis à gauche. Cérémonial. Une minuscule ouverture. La lumière. Un œil observe l’activité d’une ferme. Un enfant, démarche chaloupée, bras ballants, traverse l’écran, dessine la courbe qui relie l’ensemble des personnages. Une famille.
Le cinématographe est, étymologiquement, l’écriture sur l’écran, et de surcroît sur notre rétine, de l’image en mouvement; les premières minutes du film de Laurent Achard en sont une illustration impressionnante. D’emblée, on sait que l’œuvre qui est projetée devant nous n’est pas un film de plus, un prétexte pour faire fonctionner l’industrie cinématographique, mais la création d’un auteur disposant d’une surprenante maîtrise. Chaque plan est à sa place, chaque cadre est architecturé, semble nous parler de la tragédie qui est en train de se jouer.
La qualité d’un film se mesure,je crois, à la persistance de ses images dans notre œil et dans notre cerveau. Le visage de la mère comme déposé sur l’accotoir de son fauteuil qui regarde son fils, qui nous regarde, longuement, très longuement. Le corps du garçon debout devant la porte de sa mère. Les corps des amants, homosexuels, enveloppés dans la végétation d’un bois d’alentour. Imprimés en moi bien plus profondément que l’ensemble de la production cinématographique de l’année passée. Rarement un film m’aura autant bouleversé, bousculé physiquement que celui-ci.
Le dernier des fous mérite plus qu’une critique paraphrasant son récit dans Télérama et ne se retrouvera sans doute jamais aux césars mais il écrase l’ensemble de la production cinématographique française présente. Une lueur sur l’écran noir. Des corps. Une détonation.

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