Le 249 est un bus qui relie Dugny à la Porte des Lilas, ou inversement. Il traverse La Courneuve, Aubervilliers et Pantin, entre autres ; une autoroute,deux nationales, un parc départemental et j’en passe. Autrement dit, il ne faut pas trop se fier aux horaires affichés dans les abribus. Et, à moins d’envoyer sur orbite un satellite chargé de mesurer l’importance des encombrements qu’il rencontre sur sa route, le nouveau système d’affichage électronique ne nous est pas, non plus, d’un grand secours.
Je travaille à proximité d’Église de Pantin, ce qui veut dire que, lorsque je le prends, le 249 est déjà passé au travers du carrefour des Quatre chemins et a déjà franchi le canal de L’Ourcq et la nationale qui conduit jusqu’à Meaux. Je le prends donc en bout de course, quand je suis fatigué et que je ne suis pas pressé.
Aujourd’hui, c’était le cas. La nationale était encombrée, comme tous les jours en fin de journée, mais je n’ai pas trop attendu. Le bus est encore assez chargé -des noires courageuses, les sacs remplis de denrées exotiques achetées aux Quatre chemins, des casquettes et des bonnets, casques mp3 vissés sur les oreilles, des poussettes, des boulots un peu flapis par la journée de travail- lorsque j’y grimpe en me glissant pas trop loin de la sortie.
Je suis debout. J’ai le même mal de ventre depuis plus d’une dizaine de jours. Au départ, j’incriminais le couscous que m’avait cordialement offert le voisin pour fêter la fin du ramadan. Il faut dire que j’en ai mangé pendant près d’une semaine.
Ce n’est pas très douloureux mais dérangeant, au point de me réveiller une ou deux fois par nuit. J’ai l’impression que ça remue à l’intérieur, que l’intestin serpente, presque cognant contre mon ventre. J’appréhende le regard des autres passagers. Un barbu, à quelques centimètres, heureusement trop absorbé par la lecture d’un gratuit. Je n’ose pas porter mon regard vers des voyageurs plus éloignés. Peur qu’ils me dévisagent, qu’ils me jugent. Ce matin, j’ai avalé un pansement gastrique, mais il ne fait plus d’effet à présent. Ça semble lentement me grignoter à l’intérieur, par fines bouchées, en mâchant avec soin. Ça prend son temps. Je ne sais comment il est rentré ni par où. J’ai parfois des moments d’inattention ou de faiblesse. Trop enthousiaste. Quand ça arrive un soir, après un repas, ou le matin avant de déjeuner, je me dis que c’est l’histoire de quelque heures au plus ; le mal va disparaître au bout d’une bonne nuit, après un peu de repos. Mais ça fait plus d’une semaine que c’est là. Parfois,j’oublie, lorsque je suis occupé. Mais là, la journée terminée, je suis seul dans le 249. On a dépassé le cimetière, on longe les briques rouges de la cité des Pommiers (une ancienne cité jardin). Le bus a quelques difficultés pour grimper jusqu’au Belvédère. Dans une poussette, une petite fille me regarde, semble s’interroger. Elle a des yeux noirs, profonds et les cheveux légèrement ondulés. Son regard me soulage un peu . J’aimerais, mais je ne peux pas lui parler, alors je lui tire la langue et elle ne bouge pas , mais ses yeux semblent briller. C’est un sourire. Mes yeux se dérobent.
par Dan Yack
publié dans :
au nord
Nouvelle lune.Les nuages se rangent les uns contre les autres. Une couverture de coton, grise, épaisse, en mouvement sur le ciel. Presque la pénombre en plein après-midi. Une pluie soudaine. Le macadam noir, scintillant, lustré comme la peau d'un pachyderme. Une course pour s'abriter, presque glissant sur des patins. Un abribus débordé jusque sur la chauusée. Les passagers se déversent à l'intérieur de l'autobus, s"entassent. Le froissement des robes de satin ou de soie de l'aïd, l'odeur de fleur d'oranger. Un visage doré. Quelques mots partagés. Des feuilles d'érable, des étoiles éphémères, mouillées sous les roues des automobiles. Il ne m'est pas habituel de fêter la fin du ramadan en automne.
par Dan Yack
publié dans :
au nord
Début mai, premières chaleurs, les parcelles de verdure de la cité encore gorgées d'humidité, des papiers usagés en voie de décomposition, des nuées d'insectes non identifiés pullulent à mesure que les odeurs remontent. A cette époque de l'année, quelques millions de tonnes d'ordures quelques milliards d'appels téléphoniques et une quantité innombrable d'images ont été ingurgitées, digérées, vomies parfois. Un sexe démesuré, en gros plan, un démagogue déverse sur un auditoire tout acquis des phrases simples, immédiatement comprises, assimilées, crache son sperme sur des talons hauts perchés. Une puanteur. De ma poubelle se sont échappées une puis deux chenilles, il en vient d'autres, au fond il me semble que ça grouille, un peuple s'agite. Bientôt c'est la guerre...
par Dan Yack
publié dans :
au nord
Il était une fois, quelque part, à la périphérie de Paris - à seulement quelques kilomètres qui parfois semblaient s’allonger - il était une fois - il n’y a pas si longtemps et pourtant j’ai le sentiment qu’il s’agit d’une époque lointaine - il était une fois - avant que les petits frères ne se mettent à porter des casquettes et des tenues de sport même quand ils ne pratiquent pas de sport, avant que les filles ne portent des strings qu’elles dissimulent mal sous des pulls trop courts qu’elles passent leur temps à remettre en place - il était une fois un jeune garçon de douze ans qui se prénommait Kader.IL n’était pas bien grand, Kader, lorsqu’on l’observait en compagnie de camarades de son âge au bas de son immeuble, c’est pourquoi il préférait s’asseoir sur les marches les plus hautes de l’escalier; il n’était pas grand et il n’était pas très malin non plus, ce qui aurait pu compenser, alors il lui était difficile de se faire respecter dans la cité. Dans la cour du collège conformément à l’adage qui veut qu’on ait toujours besoin d’un plus petit que soi pour se sentir plus fort, même les moins aguerris prenaient un malin plaisir à se moquer de lui. On racontait qu’il était tellement petit qu’à l’âge de six ans, après s’être suspendu du bout des doigts à un placard de la cuisine pour attraper un paquet de gâteaux, il serait accidentellement parvenu à se glisser dans le vide-ordures de son immeuble pour finalement aboutir sans encombre sur un amas de sacs dans le local à poubelles. Personne n’était en mesure d’apporter la preuve que cette histoire était vraie, mais tous avaient fini par la croire.
Le sujet de moquerie le plus fréquent concernait sa tenue vestimentaire. Ses camarades n’avaient pas plus que lui les moyens de s’offrir une paire de tennis dernier cri ou un blouson à la mode, mais ils tournaient en dérision le fait que kader soit le plus souvent dans l’obligation de porter des vêtements confectionnés par sa mère:des pulls, des chaussettes et même des pantalons qui provoquaient l’hilarité de ses camarades. Tu as l’air d’un cousin du bled, disaient-ils, les flics vont croire que t’es un clandé.
Un doux vendredi soir d’avril, les plus jeunes qui avaient l’autorisation de rentrer plus tard observaient avec envie les plus vieux qui faisaient vrombir leurs deux roues et, de sa fenêtre, Kader avait le désir de se joindre à eux. Une idée trotta dans sa tête; l’ascenseur hors d’usage, il descendit les marches quatre à quatre pour se retrouver à quelques mètres du petit groupe. Dès les premiers regards, devançant les moqueries, il prétendit, avec aplomb, que sa mère lui avait promis de se rendre le lendemain chez un commerçant pour acheter un 501. L’objet avait un prix conséquent pour une famille de la cité comme celle de Kader et il n’était pas le seul enfant à vêtir. Les visages déformés par le bruit des moteurs se posèrent sur lui quelques secondes sans qu’il puisse se faire une idée de ce qu’ils pensaient ; au moins ils ne s’étaient pas gaussés de lui. Ce soir là, il était l’un des leurs, mais il n’avait pas encore mesuré les conséquences de ses paroles.
Le lendemain, samedi, il ne se leva qu’à 11 heures mais il était éveillé depuis longtemps. Il contemplait les animaux imprimés sur le papier peint de sa chambre qui était demeurée le même depuis son plus jeune âge et qui prenait l’allure d’un bestiaire pendant qu’il se demandait comment sortir du traquenard dans lequel il s’était lui-même jeté.
Deux de ses frères, vigiles de nuit dans des entrepôts du quartier, dormaient encore et sa sœur avait accompagné sa mère faire le marché, alors Kader se retrouvait seul dans l’appartement. Il y avait bien une solution à ses problèmes, mais elle lui déplaisait profondément. Pourtant il était hors de question qu’il subisse à nouveau les sarcasmes de ses camarades qui ne manqueraient pas d’augmenter. Enfin, il n’avait pas d’autre solution alors il se saisit de quelques billets que sa mère avait coutume de ranger dans un tiroir de la cuisine et il s’enfuit sans se retourner.
On était à quelques semaines de l’Aïd el khebir et le supermarché était en fête. Pour l’occasion, caftans colorés et plats en terre cuite endommagés par le voyage étaient exposés à proximité du rayon linge de maison. Kader aimait y passer ses samedis après-midi pour y feuilleter une revue érotique à l’abri des regards ou regarder les programmes du câble sur des écrans surdimensionnés en démonstration. A l’occasion d’une promotion, les jeans avaient été mis en vrac au milieu d’une grande allée et kader entreprit d’y chercher l’objet tant convoité. Il en essaya plusieurs à son goût mais ils étaient tous trop grands ou trop étroits pour lui et il se voyait mal demander à sa mère, qu’il avait volée, de lui faire un ourlet qui de toute façon serait remonté jusqu’aux genoux.
En hâtant le pas, il parvint au marché avant que les échoppes aient toutes été démontées. Des fruits et légumes avariés, écrasés, déjà en cours de décomposition se répandaient sur le sol au milieu de cageots éventrés et des vieilles emmitouflées, recouvertes de fichus colorés, récupéraient les pièces les moins abîmées. La vendeuse de jean commençait à peine à remballer sa marchandise. Kader fit rapidement le tour de son étalage, ne trouvant que des pantalons de marques au noms exotiques comme mustang ou rodéo. Ils étaient bon marché alors il acheta celui qui lui semblait le mieux coupé mais, il en était conscient, ses problèmes demeuraient les mêmes.
Immobile devant le magasin levi’s, Kader hésitait à y pénétrer. Observant les articles exposés dans la vitrine, il savait bien qu’il n’avait pas dans sa poche assez d’argent pour faire l’acquisition de l’un d’entre eux. Pourtant il entra dans la boutique. Immédiatement, un vendeur, plus consciencieux que ceux qu’il avait l’habitude de côtoyer, le prit en main, étalant devant lui un à un des jeans qui lui semblaient les plus beaux qu’il ait jamais vu portés, à peine délavés et si « cool ». Kader l’écoutait sans savoir comment s’en défaire; il se savait observé, néanmoins il se saisit d’un jean et courut vers la sortie. Au moment où il passait la porte, un vendeur s’empara du jean par un énergique mouvement vers l’arrière et tomba. Kader était parvenu à s’échapper mais il ne lui restait dans la main que l’étiquette cousue au dos du jean.
Parvenu chez lui, il posa au pied de son lit le jean rodéo et le morceau de cuir rectangulaire sur lequel était inscrit 501 et il s’endormit.
Pendant son sommeil, celle que personne n’avait jamais vue dans la cité mais que tout le monde espérait rencontrer, la fée de la mode, lui rendit visite. Elle était jolie, se figurait Kader, blonde comme les filles dans les séries américaines et il s’avéra qu’elle était aussi généreuse.
A son réveil, Kader ne fut donc pas surpris de voir qu’à la place du jean de marque inconnue et de l’étiquette se trouvait un véritable 501 dans lequel il avait toujours rêvé de se glisser. Il l’enfila, traversa nonchalamment le salon, croisa le regard de sa mère qui lui fit un clin d’œil énigmatique et il fit ses premiers pas dans l’escalier - l’ascenseur était toujours en panne -, considérant qu’un monde nouveau lui tendait les bras.
par Dan Yack
publié dans :
au nord
Au nord, lorsque le vent a l'odeur du printemps qui s'avance, la lumière du soleil, qui s'attarde un peu plus chaque jour, teinte de rose la partie la plus haute des tours de la cité. Ces quelques rayons permettent aux plus jeunes de prolonger leur partie de foot. Des courses d'un bout à l'autre de la dalle, des appels qui retentissent jusqu'aux étages les plus hauts, vestes et gilets en trop amassés sur le côté, le ballon devient de moins en moins visible et la tension semble d'un coup retomber. Un premier est déjà en route pour chez lui, deux autres sont en train de lui emboiter le pas et le peu qui restent s'aperçoivent qu'il est l'heure de rentrer. Une femme qui parait âgée, dressée sur ses béquilles, tente courageusement de traverser leur terrain de jeux. Trois garçons s'exercent à jongler, alors elle accélère le mouvement de ses quatre pattes, comme une araignée menacée, avant de regagner la première cage d'escaliers. Le dernier glisse le ballon sous son tee-shirt; cela lui donne l'air boursouflé et, de mon balcon, d'où je l'observe depuis quelques minutes, ne distinguant plus ses pieds, il a l'allure d'un scarabée qui regagne son coin de mur.
par Dan Yack
publié dans :
au nord


