Au nord, le temps s'est figé dans les murs, les arbres décharnés, les vieux toboggans, les automobiles assoupies. Chaque matin, par la fenêtre, je retrouve le ciel dans l'état où je l'avais laissé la veille, les nuages décidés à rester à leur place et à ne plus en bouger. Les jours s'égrenent, identiques, prisonniers du présent; à peine les saisons en modifient la lumière, les couleurs. L'avenir est trop incertain pour qu'on y pense et le passé est encombré des restes de batailles perdues, des traces d'exodes forcés. Le soir, dressées comme des vigies, les tours guettent la lueur de feux lointains, l'écho de colères contenues.
Dans sa chambre, Varesh lit, armé d'une lampe de poche, un roman de Jules Verne Vingt mille lieux sous les mers. Deux de ses frères plus agés dorment profondément et les deux autres seront au travail la nuit entière; alors le jeune sri-lankais imagine qu'il est le redoutable capitaine Némo et que, parmi son équipage, deux courageux matelots ont fait une périlleuse sortie en scaphandre déterrer les merveilleux trésors de l'Atlantide. Le Nautilus stationne à cinq milles pieds au dessous du niveau de la mer et Nemo ne semble pas décidé à remonter à la surface.
Le matin, dans l'heure qui précède les heures de pointe,il y a déjà du monde, des hommes pour la plupart à cette heure et plutôt noirs ou basanés,quelques uns sont debout; le silence rêgne, uniquement perturbé par le signal de fermeture des portes qui s'enclenche par deux fois à chaque station. Des chaussures bon marché, sans couleur bien identifiée, quelques baskets mal dessinées, des semelles épaisses et puis une paire de chaussures de sport surprenante, striée de bandes rouges et bleues,et de forme étrange,pas à la pointe arrondie mais droite et oblique. La présence des ces baskets est inattendue dans le métro à cette heure, presque provocante;elles ont du monter à Eglise de Pantin ou à Hoche, alors que je ne faisais pas attention. Je me demandais où elles pouvaient bien aller, pas très loin sans doute car elles se pressaient contre la porte du wagon. A bien les observer, une idée avait fini par me traverser l'esprit; une particularité attirait mon attention, la semelle de ces chaussure semblait très mince, en opposition totale avec tous les modèles récents qui nous donnent l'impression d'être montés sur coussins d'air. je me disais que celles que j'observais dans le métro ne devaient pas ménager la plante des pieds de celui qui les avait chaussées, un homme d'une cinquantaine d'années, peut-être plus, noir, en tee-shirt qui laissait percevoir des formes sensiblement arrondies au niveau des seins et le ventre tout juste contenu. Ce léger embompoint semblait l'avoir rattrapé tardivement; avec l'âge, le gras avait pris la place des muscles, c'était le signe d'un relachement d'activité survenu peut-être dix ou quinze ans plus tôt. Il portait un pantalon bleu clair dans une matière synthétique légère, comme celle d'un costume d'été qui s'accordait parfaitement avec ses chaussures de sport. La manière de se vêtir de cet homme et son aspect physique avaient d'un parfum des années cinquante ou soixante, une image connue d'hommes en vacances au soleil,ou plutôt d'athlètes en ballade dans un village olympique ou dans une ville olympique, Rome ou Tokyo, un instantané impossible aujourd'hui à l'heure de l'insécurité et de la paranoïa; une photo ancienne donc, comme celle que je contemplais, enfant, en noir et blanc, dans les livres qui racontaient les plus beaux exploits olympiques. Je me souviens: une enfance difficile vécue dans le sud profond, les vexations, des kilomètres à pieds parcourus pour se rendre à l'école, enfin le récit d'épreuves forcément indécises; je les vois encore, des gestes qu'on imite d'abord dans sa chambre, le bruit du public en liesse, les bras levés, les compétitions organisés dans la foulée dans la cité, l'équipe des USA contre l'URSS, la cité machin contre la cité truc.
Dans le wagon, même à cette heure,la chaleur est étouffante et, couvert de sueur, l'athlète a le tee-shirt qui lui colle au torse; sur le coton blanc, apparaissent quelques motifs, des inscriptions qu'il m'est difficile de distinguer car je le vois de profil. Un drapeau américain, est-il réellement là ?est-ce que je ne l'imagine pas parce qu'en toute logique il devrait être là ?
Il ressemble bien à un noir américain, du moins il a l'air d'un noir d'occident, il diffère d'un noir d'Afrique; enfin , de nos jours cette distinction n'a plus beaucoup de sens car les modes de vie sont mondialisés et tous se ressemblent; un noir américain donc, même si l'image que j'ai d'un sprinter français des années soixante est la même, celle de Roger Bambuck par exemple; en fait, c'est moins une question géographique qu'une question d'époque, un athlète noir des années soixante; pas un de ceux qui lèvent leur poing ganté, trop grands, trop libres, lui est plus trapu, plus rural; pas un de ceux non plus qui finissaient leur carrière dans le football américain, aussi trapus mais plus massifs, surdimensionnés et donc suspects, parfois plus riches ou plus meurtris, l'âge des désillusions. Celui qui se trouve à quelques centimètres de moi dans le métro est plus sain, encore fier d'être américain,il me fait penser à une photographie de Jesse Owens en noir et blanc, en pleine action, aérien,les jambes longilignes, une foulée ample, le buste vertical, la poitrine légèrement en avant; l'image ne semble pas arrêtée tant elle semble fluide, naturelle; ce n'est pas une photographie des Jeux de Berlin, le stade est plus petit, plus clairsemé, un championnat national, un meeting peut-être; il porte le maillot de l'équipe nationale américaine, celui rayé de bandes noires et blanches, sur la photographie car ce devait être du rouge et du bleu dans la réalité; une tenue plus modeste que celle que portèrent les athlètes américains durant la Guerre froide ou les divas des années quatre-vingt comme Carl Lewis, trop d'étoiles.
Mais qu'était-il venu faire à Pantin ? Pourquoi avait-il enfilé ses pointes ? Les portes du wagon se sont ouvertes Gare du nord, il s'en est rapidement extrait, évitant les plus lents, enjambant les marches quatre à quatre, jusqu'aux portillons, lever les bras.
Au nord,posées sur le balcon,accrochées à la fenêtre de la cuisine, les antennes paraboliques poussent comme du chiendent sur la façade des immeubles. En plein jour, les cités ressemblent à des cyclopes assoupis autour desquelles on doit circuler discrètement pour ne pas les réveiller. Parfois la nuit, réfléchissant la lumière d'un appartement proche,l'un d'entre-eux semble ouvrir l'oeil et les passant surpris préferent presser leurs pas pour rejoindre leurs appartements.
Lorsque Nadia rentre chez-elle, après avoir récupéré sa fille, elle ne croise presque personne à l'exception des éboueurs qui s'agitent autour de la benne à ordures, mais elle ne prend jamais peur malgré l'heure tardive. A la maison, elle réchauffe les restes d'hier pour toutes les deux sans prêter attention aux ronronnements de la télévision allumée dans le salon. En regardant par la fenêtre, elle peut suivre des yeux la trace lumineuse laissée par le RER qui s'éloigne plus loin dans l'obscurité.Le matin, elle le prendra dans l'autre sens,en direction du centre, pour se rendre au bureau où elle assure depuis trois mois le remplacement d'une attaché de clientèle en congé maternité. Elle a le sentiment qu'on l'apprécie, mais son contrat va bientôt prendre fin.Une amie lui a parlé d'un contrat à durée déterminée au service d'état civil de la mairie où elle a déjà travaillé l'an dernier; on lui a aussi proposé une formation pour améliorer son anglais dont elle a tout oublié. Elle a souvent l'impression d'avoir la mémoire courte; elle ne se souvient même pas de l'emploi qu'elle occupait l'hiver dernier; enfin, elle n'est jamais restée plus d'un mois sans travailler; si on veut travailler,on trouve. Elle pense qu'on apprécie ses qualités professionnelles. Elle sait qu'elle retrouvera du travail, sinon elle suivra une formation, ça l'aidera surement à retrouver du travail. Même si son contrat va bientôt prendre fin, elle ne veut pas être en retard demain, alors elle ne va pas tarder à aller se coucher. Elle veut qu'on garde une bonne opinion de son travail; d'ailleurs, elle effectue même des taches qu'on ne lui a pas demandées. Elle sait qu'elle retrouvera rapidement un emploi. Quand on veut on peut...
Il n'est pas dans mes projets de faire de ce blog une tribune politique; j'ai certes l'ambition d'ancrer ce que j'écris dans la cité, de lui tendre un miroir, parfois déformant, pour voir si elle se reconnait et j'aimerais aussi mettre en lumière sa réalité souterraine, mais en aucun cas je ne souhaite tenir un discours péremptoire. Néanmoins, il est des moments où les évènements bousculent nos certitudes, surtout quand ils semblent se répéter sans que personne ne semble en avoir conscience. Pris dans le flux des bavardages et des cris de toutes sortes, ils ne sont perçus que comme les épisodes (celui de la semaine ou du mois bien vite oublié) du feuilleton médiatique permanent; et pourtant, si les images s'effacent et disparaissent, les mots sont bien plus tenaces et la parole grave son empreinte bien plus en profondeur.
Lors du débat sur l'art. 4 de la loi du 24 février 2005, ma première réaction fut la surprise. Peut-être étais-je trop naïf ? Je pouvais imaginer qu'il existait parmi nos plus anciens quelques nostalgiques de l'ancien empire français, de l'Indochine et de l'Algérie, tous lecteurs au même âge de Tintin au Congo, mais je ne m'attendais pas à apprendre qu'une majorité de députés français même conservateurs pouvait voter un loi remettant au goût du jour l'air du "bon temps des colonies". Et je pense qu'il faut mettre au compte de la confusion qui règna dans ce débat les résultats délirants des sondages censés refleter l'opinion des français sur la question. Et puis nous avons connu les émeutes en banlieue, quelques voitures ont brulé, nos politiques ont semblé se réveiller, comprendre l'urgence exprimée par une jeunesse, pour l'essentiel issue de l'immigration et des anciennes colonies françaises,condamnée à la relégation. Et puis rideau.
Aujourd'hui, on se prépare à débattre d'une nouvelle loi sur l'immigration et on présente ce projet comme une nouvelle manière de gérer l'immigration; mais, sous couvert d'un passage d'une immigration "subie" à une immigration "choisie", on se prépare à agir comme on l'a fait aussi bien au temps de la Traite des noirs que des Colonies ou au moment des grands flux migratoires des années 60, on s'apprête à faire venir, selon les besoins de notre économie, une main d'oeuvre qualifiée ou non, pour satisfaire les entreprises des secteurs où il en manque. On se comporte avec les pays dont ils sont originaires comme s'il s'agissait de nos réservoirs en chair humaine; on y ajoute un vocabulaire choisi et technique, on nous parle de "maitrise quantitative des flux migratoires" mais la réalité est toujours celle d'un commerce d'êtres humains.On serait enclin à sourire devant ce clin d'oeil de l'histoire, on pourrait se moquer de ceux qui croient fermer les frontières dans un monde largement ouvert ou qui ont la prétention d'accueillir des cerveaux à des conditions qui les feraient plutôt fuir. En fait on cherche à flatter les penchants les plus nauséabonds de l'opinion en faisant mine de traiter le problème de ceux qui sont déjà là, qui sont la conséquence de migrations anciennes et dont on ne sait plus que faire, en tentant de faire peur à ceux qui souhaiteraient aujourd'hui nous rejoindre. Les mesures préconisées ne règleront rien sur le fond mais rendront plus difficiles et inhumaines les conditions de vie d'individus et de familles déjà fragilisés, sans compter l'image détestable que le pays des droits de l'homme va renvoyer à l'ensemble du monde.
Dernière ironie de l'histoire, ces jours-ci est projeté sur nos écrans La trahison, le film tendu de Philippe Faucon, qui évoque le sort fait aux appelés algériens, supplétifs de l'armée française pendant la Guerre d'Algérie, qui se croyaient français à part entière et dont on s'est débarassé honteusement. Ce film n'est pas seulement un témoignage historique, il est surtout la projection de nos lachetés passés sur nos lachetés présentes.
Au nord, lorsque le mercure n'a plus la force de s'élever, le froid semble blanchir l'air que l'on respire, à tel point qu'on pourrait en saisir une parcelle dans le creux de la main. Les corps figés patientent, debout ou assis, expirent une légère fumée que le vent qui parcourt le quai efface aussitôt. Pour la plupart, ils regardent dans la même direction, de l'autre côté du quai, un autre quai qui conduit dans une autre direction. Certains s'observent, se reconnaissent, habitués qu'ils sont à migrer à heures fixes : l'homme à la chevelure luisante et au blazer maculé de pellicules, son attaché-caisse à la main, le noir longiligne en baskets rouges et blanches, les écouteurs sur les oreilles, une femme sans âge sous une parka verte, le vieil arabe dont le pull gris s'extirpe par les manches de son costume marron.
Certains font quelques pas sans jamais réellement s'éloigner de leur position de départ, tournent parfois sur eux-mêmes; d'autres s'absentent quelques instants derrière un abri précaire, il en est même qui, pas à pas, dessinent sur le sol des formes maladroites, ni courbes ni droites, esquissées puis brutalement interrompues. Une jeune femme, le sac en bandoulière, s'impatiente, observe l'horizon d'où le train doit venir, glisse son regard sur la voie qui, quelques centaines de mètres plus loin, semble se nouer à une autre voie; l'une revient et l'autre part (ou peut-être est-ce l'inverse) en l'espace d'une journée. Elles se glissent ainsi du nord au sud dans le canal asséché qui court vers le centre de Paris, à ses deux bords consolidé par d'imposants murs de pierre qui laissent à peine entrevoir le sommet des cités où vivent ceux qui s'y engouffrent le matin, puis elles reviennent, hoquetant, vers leur point de départ déverser leur cargaison de voyageurs fatigués.
Il fait déjà nuit, les pas empressés retrouvent aisément leur chemin, les regards, levés vers les fenêtres des immeubles, reconnaissent les lueurs ondoyantes des postes de télévision.


