Mardi 11 avril 2006
Il était une fois, quelque part, à la périphérie de Paris - à seulement quelques kilomètres qui parfois semblaient s’allonger - il était une fois - il n’y a pas si longtemps et pourtant j’ai le sentiment qu’il s’agit d’une époque lointaine - il était une fois - avant que les petits frères ne se mettent à porter des casquettes et des tenues de sport même quand ils ne pratiquent pas de sport, avant que les filles ne portent des strings qu’elles dissimulent mal sous des pulls trop courts qu’elles passent leur temps à remettre en place - il était une fois un jeune garçon de douze ans qui se prénommait Kader.
IL n’était pas bien grand, Kader, lorsqu’on l’observait en compagnie de camarades de son âge au bas de son immeuble, c’est pourquoi il préférait s’asseoir sur les marches les plus hautes de l’escalier; il n’était pas grand et il n’était pas très malin non plus, ce qui aurait pu compenser, alors il lui était difficile de se faire respecter dans la cité. Dans la cour du collège conformément à l’adage qui veut qu’on ait toujours besoin d’un plus petit que soi pour se sentir plus fort, même les moins aguerris prenaient un malin plaisir à se moquer de lui. On racontait qu’il était tellement petit qu’à l’âge de six ans, après s’être suspendu du bout des doigts à un placard de la cuisine pour attraper un paquet de gâteaux, il serait accidentellement parvenu à se glisser dans le vide-ordures de son immeuble pour finalement aboutir sans encombre sur un amas de sacs dans le local à poubelles. Personne n’était en mesure d’apporter la preuve que cette histoire était vraie, mais tous avaient fini par la croire.
Le sujet de moquerie le plus fréquent concernait sa tenue vestimentaire. Ses camarades n’avaient pas plus que lui les moyens de s’offrir une paire de tennis dernier cri ou un blouson à la mode, mais ils tournaient en dérision le fait que kader soit le plus souvent dans l’obligation de porter des vêtements confectionnés par sa mère:des pulls, des chaussettes et même des pantalons qui provoquaient l’hilarité de ses camarades. Tu as l’air d’un cousin du bled, disaient-ils, les flics vont croire que t’es un clandé.
Un doux vendredi soir d’avril, les plus jeunes qui avaient l’autorisation de rentrer plus tard observaient avec envie les plus vieux qui faisaient vrombir leurs deux roues et, de sa fenêtre, Kader avait le désir de se joindre à eux. Une idée trotta dans sa tête; l’ascenseur hors d’usage, il descendit les marches quatre à quatre pour se retrouver à quelques mètres du petit groupe. Dès les premiers regards, devançant les moqueries, il prétendit, avec aplomb, que sa mère lui avait promis de se rendre le lendemain chez un commerçant pour acheter un 501. L’objet avait un prix conséquent pour une famille de la cité comme celle de Kader et il n’était pas le seul enfant à vêtir. Les visages déformés par le bruit des moteurs se posèrent sur lui quelques secondes sans qu’il puisse se faire une idée de ce qu’ils pensaient ; au moins ils ne s’étaient pas gaussés de lui. Ce soir là, il était l’un des leurs, mais il n’avait pas encore mesuré les conséquences de ses paroles.
Le lendemain, samedi, il ne se leva qu’à 11 heures mais il était éveillé depuis longtemps. Il contemplait les animaux imprimés sur le papier peint de sa chambre qui était demeurée le même depuis son plus jeune âge et qui prenait l’allure d’un bestiaire pendant qu’il se demandait comment sortir du traquenard dans lequel il s’était lui-même jeté.
Deux de ses frères, vigiles de nuit dans des entrepôts du quartier, dormaient encore et sa sœur avait accompagné sa mère faire le marché, alors Kader se retrouvait seul dans l’appartement. Il y avait bien une solution à ses problèmes, mais elle lui déplaisait profondément. Pourtant il était hors de question qu’il subisse à nouveau les sarcasmes de ses camarades qui ne manqueraient pas d’augmenter. Enfin, il n’avait pas d’autre solution alors il se saisit de quelques billets que sa mère avait coutume de ranger dans un tiroir de la cuisine et il s’enfuit sans se retourner.
On était à quelques semaines de l’Aïd el khebir et le supermarché était en fête. Pour l’occasion, caftans colorés et plats en terre cuite endommagés par le voyage étaient exposés à proximité du rayon linge de maison. Kader aimait y passer ses samedis après-midi pour y feuilleter une revue érotique à l’abri des regards ou regarder les programmes du câble sur des écrans surdimensionnés en démonstration. A l’occasion d’une promotion, les jeans avaient été mis en vrac au milieu d’une grande allée et kader entreprit d’y chercher l’objet tant convoité. Il en essaya plusieurs à son goût mais ils étaient tous trop grands ou trop étroits pour lui et il se voyait mal demander à sa mère, qu’il avait volée, de lui faire un ourlet qui de toute façon serait remonté jusqu’aux genoux.
En hâtant le pas, il parvint au marché avant que les échoppes aient toutes été démontées. Des fruits et légumes avariés, écrasés, déjà en cours de décomposition se répandaient sur le sol au milieu de cageots éventrés et des vieilles emmitouflées, recouvertes de fichus colorés, récupéraient les pièces les moins abîmées. La vendeuse de jean commençait à peine à remballer sa marchandise. Kader fit rapidement le tour de son étalage, ne trouvant que des pantalons de marques au noms exotiques comme mustang ou rodéo. Ils étaient bon marché alors il acheta celui qui lui semblait le mieux coupé mais, il en était conscient, ses problèmes demeuraient les mêmes.
Immobile devant le magasin levi’s, Kader hésitait à y pénétrer. Observant les articles exposés dans la vitrine, il savait bien qu’il n’avait pas dans sa poche assez d’argent pour faire l’acquisition de l’un d’entre eux. Pourtant il entra dans la boutique. Immédiatement, un vendeur, plus consciencieux que ceux qu’il avait l’habitude de côtoyer, le prit en main, étalant devant lui un à un des jeans qui lui semblaient les plus beaux qu’il ait jamais vu portés, à peine délavés et si « cool ». Kader l’écoutait sans savoir comment s’en défaire; il se savait observé, néanmoins il se saisit d’un jean et courut vers la sortie. Au moment où il passait la porte, un vendeur s’empara du jean par un énergique mouvement vers l’arrière et tomba. Kader était parvenu à s’échapper mais il ne lui restait dans la main que l’étiquette cousue au dos du jean.
Parvenu chez lui, il posa au pied de son lit le jean rodéo et le morceau de cuir rectangulaire sur lequel était inscrit 501 et il s’endormit.
Pendant son sommeil, celle que personne n’avait jamais vue dans la cité mais que tout le monde espérait rencontrer, la fée de la mode, lui rendit visite. Elle était jolie, se figurait Kader, blonde comme les filles dans les séries américaines et il s’avéra qu’elle était aussi généreuse.
A son réveil, Kader ne fut donc pas surpris de voir qu’à la place du jean de marque inconnue et de l’étiquette se trouvait un véritable 501 dans lequel il avait toujours rêvé de se glisser. Il l’enfila, traversa nonchalamment le salon, croisa le regard de sa mère qui lui fit un clin d’œil énigmatique et il fit ses premiers pas dans l’escalier - l’ascenseur était toujours en panne -, considérant qu’un monde nouveau lui tendait les bras.
par Dan Yack publié dans : au nord
Dimanche 26 mars 2006
 Au nord, lorsque le vent a l'odeur du printemps qui s'avance, la lumière du soleil, qui s'attarde un peu plus chaque jour, teinte de rose la partie la plus haute des tours de la cité. Ces quelques rayons permettent aux plus jeunes de prolonger leur partie de foot. Des courses d'un bout à l'autre de la dalle, des appels qui retentissent jusqu'aux étages les plus hauts, vestes et gilets en trop amassés sur le côté, le ballon devient de moins en moins visible et la tension semble d'un coup retomber. Un premier est déjà en route pour chez lui, deux autres sont en train de lui emboiter le pas et le peu qui restent s'aperçoivent qu'il est l'heure de rentrer. Une femme qui parait âgée, dressée sur ses béquilles, tente courageusement de traverser leur terrain de jeux. Trois garçons s'exercent à jongler, alors elle accélère le mouvement de ses quatre pattes, comme une araignée menacée, avant de regagner la première cage d'escaliers. Le dernier glisse le ballon sous son tee-shirt; cela lui donne l'air boursouflé et, de mon balcon, d'où je l'observe depuis quelques minutes, ne distinguant plus ses pieds, il a l'allure d'un scarabée qui regagne son coin de mur.
par Dan Yack publié dans : au nord
Vendredi 17 mars 2006
Ma mère est une coureuse de demi-fond. Je ne cherche pas par cette phrase à produire une image poétique ou à embellir la réalité en utilisant une métaphore inédite. C'est une idée qui remonte à loin, à l'enfance, si bien qu'il me semble avoir toujours vécu avec. Lorsque ma soeur et moi voulions fuir une réprimande ou ne pas rentrer à la maison pour continuer à jouer, nous nous mettions à courir afin que notre mère ne nous attrape pas. Elle ne levait pas la main sur nous ( je ne me souviens pas qu'elle l'ait jamais fait ), mais c'était une jeu, un défi auquel nous nous livrions tous les trois. Je me souviens plus particulièrement d'une occasion où je l'avais défiée, mais je ne sais plus aujourd'hui pourquoi. Je cours plus vite que toi et je finirai par t'attraper, m'avait-elle dit. J'avais alors le sentiment de courir vite mais elle avait fini par me rejoindre; plein de certitudes, je crois que j'en avais été très étonné et m'en étais peut-être un peu vexé. Depuis je demeure avec l'idée que ma mère est une coureuse de demi-fond, que si elle l'avait pu, elle aurait pu devenir une spécialiste du 5000 mètres.
Cette distance sourit généralement à deux types de profil physique très différent : ceux ou celles qui sont très grands et qui profitent de leurs grandes foulées pour s'économiser en pariant sur l'usure de leurs adversaires, comme les finlandais jusque dans les années soixante-dix, et ceux originaires d'Afrique ou du pourtour de la méditerranée, du Maghreb ou du Portugal, plus petit, plus sec, qui s'appuient sur la fréquence de leur foulée et surtout sur leur résistance à l'effort, à la douleur qui est le fruit d'une vie difficile, aux antipodes de celle que connaissent les pays plus riches du nord. Ma mère est originaire de Galice, à la frontière du Portugal, une région un peu montagneuse, granitique, agricole qui vivait  encore il y a seulement trente ans de la même maniére qu'au 19ème siècle; une région trop pauvre pour nourir tous ses enfants et beaucoup ont du migrer dans les pays du nord de l'Europe qu'ils ont participé, comme les portugais voisins, à batir de leurs mains. Ma mère est petite et a la silhouette grêle des paysans de Galice, qui semble avoir été taillée dans le granit, mais même la roche la plus dure finit par s'éroder, usée par les épreuves du temps.
J'aime parfois considérer que j'ai en moi ses dispositions physiques, son endurance, que je suis l'héritier de cette histoire, de ce peuple rude qui s'est adapté aux changements du monde moderne pour survivre, mais j'écris cela bien confortablement dans mon appartement d'intellectuel occidental. Enfin, j'aimerais que ma mère court encore quelques années.
Mardi 14 mars 2006
Au nord, le premier soleil revêt l'air encore frais d'un voile blanc presque transparent qui recouvre les arbres, les batiments ou les automobiles comme les meubles d'une maison inoccupée.
Fayçal plisse les yeux, protège partiellement son visage de la main, ébloui par les bris de verre étalés sur le sol, à la gauche du banc de l'arrêt du bus où il s'est assis. Certains morceaux, les plus grands, sont très tranchants, lui semblent menaçants, d'autres, les plus petits, sont si nombreux qu'il lui semble  qu'il sera impossible de réassembler les pièces du puzzle pour recontruire la vitre qui protégeait une affiche vantant l'actualité d'un grand magasin parisien.
Nue, cette dernière teinte l'abri-bus de rose, une couleur qui tranche avec le pull kaki de Fayçal. Il est trop grand, mal coupé, lui donne le sentiment d'être gonflé comme un ballon et il est manifeste qu'il n'a pas été acheté dans le commerce, alors Fayçal appréhende les moqueries de ses camarades de collège, il a honte de porter le pull qu'a tricoté sa mère.
Maintenant, il se pince discrètement le nez. L'odeur d'une forme humaine, assise près de lui, pliée vers l'avant, recouverte de tissus froissés, assemblés ou plutôt enfilés les uns après les autres, les uns sur les autres, sans souci du regard d'autrui, uniquement pour se protéger du froid, l'indispose. En l'observant du coin de l'oeil, Fayçal remarque que son pull est mité ici et là, laissant apparaître les couches plus profondes de sa tenue vestimentaire, de véritables abîmes par endroits qui lui font esquisser un léger sourire.
par Dan Yack publié dans : au nord
Samedi 11 mars 2006

Quel plaisir de retrouver l'intégrale des nouvelles achevées ou inachevées de Katherine Mansfield ( Stock-La cosmopolite ). Retrouver la superficialité de la haute société, les malheurs des petites gens, l'émerveillement des couples amoureux ou le desespoir d'un pére qui a perdu son fils au travers d'une bonbonnière, d'une maison de poupée ou de l'agonie d'une mouche...Elle a la poésie du détail, de l'objet qui chez  chacun d'entre nous, traversant les époques, évoque l'enfance avec ses joies et ses instants cruels. L'auteur néo-zélandaise  utilise avec virtuosité le discours indirect libre qui semble nous souffler à l'oreille les espoirs ou les déceptions de ses personnages par de brefs chuchotements. Ces histoires n'ont pas de structure solide, d'ossature, mais ressemblent à un courant vivant qui se coule dans les vergers et les jardins des toiles de Camille Pissaro, aux trainées d'existences ramasseés et reconstituées par morceaux, incomplètes comme un regard jeté en arrière sur ses instants regrettés ou espérés. L'art d'éclairer la vie par petites touches colorées, un art parfois imprécis qui déborde, coule maladroitement, comme un pinceau dans la main gauche d'une enfant.

 

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