Il était une fois, quelque part, à la périphérie de Paris - à seulement quelques kilomètres qui parfois semblaient s’allonger - il était une fois - il n’y a pas si longtemps et pourtant j’ai le sentiment qu’il s’agit d’une époque lointaine - il était une fois - avant que les petits frères ne se mettent à porter des casquettes et des tenues de sport même quand ils ne pratiquent pas de sport, avant que les filles ne portent des strings qu’elles dissimulent mal sous des pulls trop courts qu’elles passent leur temps à remettre en place - il était une fois un jeune garçon de douze ans qui se prénommait Kader.
Au nord, lorsque le vent a l'odeur du printemps qui s'avance, la lumière du soleil, qui s'attarde un peu plus chaque jour, teinte de rose la partie la plus haute des tours de la cité. Ces quelques rayons permettent aux plus jeunes de prolonger leur partie de foot. Des courses d'un bout à l'autre de la dalle, des appels qui retentissent jusqu'aux étages les plus hauts, vestes et gilets en trop amassés sur le côté, le ballon devient de moins en moins visible et la tension semble d'un coup retomber. Un premier est déjà en route pour chez lui, deux autres sont en train de lui emboiter le pas et le peu qui restent s'aperçoivent qu'il est l'heure de rentrer. Une femme qui parait âgée, dressée sur ses béquilles, tente courageusement de traverser leur terrain de jeux. Trois garçons s'exercent à jongler, alors elle accélère le mouvement de ses quatre pattes, comme une araignée menacée, avant de regagner la première cage d'escaliers. Le dernier glisse le ballon sous son tee-shirt; cela lui donne l'air boursouflé et, de mon balcon, d'où je l'observe depuis quelques minutes, ne distinguant plus ses pieds, il a l'allure d'un scarabée qui regagne son coin de mur.
Ma mère est une coureuse de demi-fond. Je ne cherche pas par cette phrase à produire une image poétique ou à embellir la réalité en utilisant une métaphore inédite. C'est une idée qui remonte à loin, à l'enfance, si bien qu'il me semble avoir toujours vécu avec. Lorsque ma soeur et moi voulions fuir une réprimande ou ne pas rentrer à la maison pour continuer à jouer, nous nous mettions à courir afin que notre mère ne nous attrape pas. Elle ne levait pas la main sur nous ( je ne me souviens pas qu'elle l'ait jamais fait ), mais c'était une jeu, un défi auquel nous nous livrions tous les trois. Je me souviens plus particulièrement d'une occasion où je l'avais défiée, mais je ne sais plus aujourd'hui pourquoi. Je cours plus vite que toi et je finirai par t'attraper, m'avait-elle dit. J'avais alors le sentiment de courir vite mais elle avait fini par me rejoindre; plein de certitudes, je crois que j'en avais été très étonné et m'en étais peut-être un peu vexé. Depuis je demeure avec l'idée que ma mère est une coureuse de demi-fond, que si elle l'avait pu, elle aurait pu devenir une spécialiste du 5000 mètres. Cette distance sourit généralement à deux types de profil physique très différent : ceux ou celles qui sont très grands et qui profitent de leurs grandes foulées pour s'économiser en pariant sur l'usure de leurs adversaires, comme les finlandais jusque dans les années soixante-dix, et ceux originaires d'Afrique ou du pourtour de la méditerranée, du Maghreb ou du Portugal, plus petit, plus sec, qui s'appuient sur la fréquence de leur foulée et surtout sur leur résistance à l'effort, à la douleur qui est le fruit d'une vie difficile, aux antipodes de celle que connaissent les pays plus riches du nord. Ma mère est originaire de Galice, à la frontière du Portugal, une région un peu montagneuse, granitique, agricole qui vivait encore il y a seulement trente ans de la même maniére qu'au 19ème siècle; une région trop pauvre pour nourir tous ses enfants et beaucoup ont du migrer dans les pays du nord de l'Europe qu'ils ont participé, comme les portugais voisins, à batir de leurs mains. Ma mère est petite et a la silhouette grêle des paysans de Galice, qui semble avoir été taillée dans le granit, mais même la roche la plus dure finit par s'éroder, usée par les épreuves du temps.
J'aime parfois considérer que j'ai en moi ses dispositions physiques, son endurance, que je suis l'héritier de cette histoire, de ce peuple rude qui s'est adapté aux changements du monde moderne pour survivre, mais j'écris cela bien confortablement dans mon appartement d'intellectuel occidental. Enfin, j'aimerais que ma mère court encore quelques années.
Au nord, le premier soleil revêt l'air encore frais d'un voile blanc presque transparent qui recouvre les arbres, les batiments ou les automobiles comme les meubles d'une maison inoccupée.Fayçal plisse les yeux, protège partiellement son visage de la main, ébloui par les bris de verre étalés sur le sol, à la gauche du banc de l'arrêt du bus où il s'est assis. Certains morceaux, les plus grands, sont très tranchants, lui semblent menaçants, d'autres, les plus petits, sont si nombreux qu'il lui semble qu'il sera impossible de réassembler les pièces du puzzle pour recontruire la vitre qui protégeait une affiche vantant l'actualité d'un grand magasin parisien.
Nue, cette dernière teinte l'abri-bus de rose, une couleur qui tranche avec le pull kaki de Fayçal. Il est trop grand, mal coupé, lui donne le sentiment d'être gonflé comme un ballon et il est manifeste qu'il n'a pas été acheté dans le commerce, alors Fayçal appréhende les moqueries de ses camarades de collège, il a honte de porter le pull qu'a tricoté sa mère.
Maintenant, il se pince discrètement le nez. L'odeur d'une forme humaine, assise près de lui, pliée vers l'avant, recouverte de tissus froissés, assemblés ou plutôt enfilés les uns après les autres, les uns sur les autres, sans souci du regard d'autrui, uniquement pour se protéger du froid, l'indispose. En l'observant du coin de l'oeil, Fayçal remarque que son pull est mité ici et là, laissant apparaître les couches plus profondes de sa tenue vestimentaire, de véritables abîmes par endroits qui lui font esquisser un léger sourire.
Quel plaisir de retrouver l'intégrale des nouvelles achevées ou inachevées de Katherine Mansfield ( Stock-La cosmopolite ). Retrouver la superficialité de la haute société, les malheurs des petites gens, l'émerveillement des couples amoureux ou le desespoir d'un pére qui a perdu son fils au travers d'une bonbonnière, d'une maison de poupée ou de l'agonie d'une mouche...Elle a la poésie du détail, de l'objet qui chez chacun d'entre nous, traversant les époques, évoque l'enfance avec ses joies et ses instants cruels. L'auteur néo-zélandaise utilise avec virtuosité le discours indirect libre qui semble nous souffler à l'oreille les espoirs ou les déceptions de ses personnages par de brefs chuchotements. Ces histoires n'ont pas de structure solide, d'ossature, mais ressemblent à un courant vivant qui se coule dans les vergers et les jardins des toiles de Camille Pissaro, aux trainées d'existences ramasseés et reconstituées par morceaux, incomplètes comme un regard jeté en arrière sur ses instants regrettés ou espérés. L'art d'éclairer la vie par petites touches colorées, un art parfois imprécis qui déborde, coule maladroitement, comme un pinceau dans la main gauche d'une enfant.


