Un mur blanc. Impossible d’avancer plus loin. Même en baissant la tête, il demeure ébloui un moment, attend plusieurs secondes avant de distinguer quoi que ce soit. Le sol d’abord, les silhouettes des promeneurs qui viennent en sens inverse, l’étoffe de la Gironde enfin. Peut-être le dernier dimanche ensoleillé avant longtemps, s’est-il dit, avant de rejoindre les quais. A présent, Francis a la sensation d’avoir un puissant projecteur orienté dans sa direction. Pris de vertige, ébloui. Il protège ses yeux en formant une visière avec ses deux mains, l’une sur l’autre, au niveau du front. On ne distingue pas les couleurs les unes des autres. Tout est blanc. Les façades des bâtisses qui se dressent au dessus de la Gironde, la chaussée qui s’écoule jusqu’au Pont de Pierre, les cheveux des enfants, les voies du tramway. Surexposé. Comme si un voile s’était déposé sur la ville, glaçant l’eau du fleuve, pétrifiant les êtres. Des spectres surgis aux dernières heures du jour . Soleil qui jette ses derniers feux. Fin de l’été.Il a dit à Anne-Marie qu’il voulait marcher un peu avant de rejoindre la préfecture pour terminer un dossier en retard. Il voulait s’y rendre à pieds parce qu’il était un peu ballonné. Le déjeuner dominical. Ses beaux-parents étaient là. Il n’a pas beaucoup participé aux conversations. Pas envie. Depuis son retour de Paris, vendredi, il n’a rien dit. Des banalités. Le strict nécessaire. Anne-Marie est rentrée samedi. Elle ne lui a rien demandé. Peut-être par pudeur. Elle attendait qu’il fasse le premier pas. Mais rien. Pas un mot. Qu’aurait-il pu lui dire ? Et puis, par où commencer ? Oui, il a été convoqué par le ministre avec dix-neuf de ses collègues. Oui, le ministre s’est moqué de ses résultats en matière d’expulsions. Oui, il a fait profil bas en promettant de meilleurs chiffres d’ici un mois.
Il voit plus clair maintenant. Remonte le Cours d’Alsace et Lorraine. Pas trop vite. Besoin de respirer. Ces derniers mois, il ne parvient plus à se détendre, à évacuer le stress. Il en a parlé à son médecin. C’est dans sa tête. Ça tangue comme s’il avait trop bu. Pourtant il ne boit pas. Il lui a recommandé de prendre du repos. Il aimerait bien mais le ministre veut toujours plus d’expulsions. A croire qu’il ne sert plus qu’à ça.
Il a cité son collègue du Nord comme modèle. Il n’a pas cédé, a-t-il dit. « Grève de la faim = expulsion ». Francis l’a lu dans les journaux.
Lui aussi, il a su se montrer ferme dans de nombreuses circonstances. L’an dernier, il n’a pas hésité à faire expulser un jeune homosexuel en Algérie. Toutes les organisations et associations de défense des droits de l’homme et des droits des homosexuels en particulier ont alors fait front contre lui. On l’a même traité d’homophobe. Anne-Marie elle-même a discuté, un soir, son point de vue. Il n’a pas cédé. Parfois, le soir, en s’endormant difficilement, il croit se souvenir de son visage. C’était un grand jeune homme avec de beaux yeux noirs, profonds. Il y a deux semaines, il a appris par hasard qu’on l’avait retrouvé égorgé dans une rue de son village. Pourtant, il ne regrette pas sa décision. Il s’est contenté d’appliquer la loi votée par le législateur.
Place Pey Berland. Au sommet de sa tour, Notre-Dame d’Aquitaine a les joues roses baignées par les derniers rayons de soleil. Il est presque arrivé maintenant. Dans sa poche, il a le brouillon du fax qu’il compte envoyer à la député socialiste qui parraine une clandestine (il préfère employer ce mot plutôt que « sans-papiers » parce que ça ramène la personne à son vrai statut, celui de délinquant), une jeune kurde menacée d’expulsion vers la Turquie où elle risque la prison. Il veut seulement lui rappeler la loi et les peines qu’elle encourt en aidant un individu entré illégalement sur le territoire français. Il veut que ça parte lundi à la première heure. Démontrer sa fermeté. Il a fait venir, pour lui donner un coup de main, son secrétaire général. Il ne doit pas être content, pense-t-il, de venir travailler un dimanche. Il le connaît, il va faire la tête les premières minutes et puis il va se mettre au travail. Il l’aime bien. C’est lui-même qui l’a recruté. Il sourit en se souvenant de la plaisanterie qu’il lui a faite lors de sa prise de fonction. Vous voilà dans le bureau de Maurice Papon, lui a-t-il dit, alors au travail. Ils ont ri de bon cœur.
Il fait plus sombre à présent. La nuit est sur ses talons. L’obscurité sera totale d’ici peu. Il se demande s’il rentrera chez lui ce soir. Anne- Marie doit se rendre à Paris dès ce soir et il ne sait pas très bien quand il la reverra cette semaine. Il ne se sent pas de rentrer dormir chez lui tout seul. Avec des ombres. Il s’est fait installer un lit de camp dans son bureau. Ainsi, il est toujours sur la brèche. Un bon soldat de la République
par Dan Yack
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"Je est tout le monde..."
Non. Ce pantalon bouffant, elle l’a déjà mis pour la cérémonie d’investiture. Le chemisier blanc non plus. Elle le portait lors de la garden-party. Et cet obsédé de Brice qui n’arrêtait pas de plonger ses yeux dedans ! Il est gentil mais un peu lourd. C’est vrai qu’il l’a fait rire encore hier, à la fin du conseil des ministres, en lui racontant une blague sur les noirs. Elle a eu du mal à contenir son rire et a craint que Rama ait entendu le motif de son gloussement. En tout cas, elle l’a regardée sévèrement. Qu’est-ce qu’elle est pimbêche celle-la !
Elle a envie de mettre quelques gouttes de l’échantillon de Chanel que lui a offert Cécilia. Quel merveilleux séjour elle a passé en sa compagnie à Wolfboro ! Quelle belle maison ! C’était vraiment gentil de sa part de l’avoir invitée. Sur le lac winnipesaukee (quel nom rigolo!), elle a fait du jet ski. Elle a eu un peu peur, mais c’était drôle. L’année dernière, elle a passé 15 jours au club à Hammamet. C’était bien mais un peu bruyant le soir. Il faut dire que son bungalow était situé à peine à quelques mètres de la discothèque. Elle prend conscience que c’est là la dernière fois qu’elle a eu une relation sexuelle. Pas brillante, il est vrai. Ça lui fait comme un nœud au bas du ventre. Un inconnu, la cinquantaine. Elle espère qu’il ne va pas refaire surface celui-là ou qu’elle ne va pas se retrouver en vidéo sur internet comme Paris Hilton.
Maintenant, sa colère refait surface. Nicolas s’est moqué d’elle hier. « Vous avez combien de frères ? », lui a-t-il dit. Elle s’est sentie humiliée. Ses frères, ça fait plus de cinq ans qu’elle ne les a pas vus. Elle en avait assez de les voir ne rien faire d’autre que de rester affalé sur le canapé de sa mère devant la télé. Et à chaque fois, il fallait qu’ils lui quémandent un billet par ci et un autre billet par là. Elle ne s’attendait pas à voir leurs têtes, à son retour de vacances, en cliquant sur la page de son moteur de recherche. C’est quand même une coïncidence étrange que les deux se retrouvent en même temps mis en examen, alors même qu’elle se retrouve Garde des sceaux. Cela ne l’étonnerait pas qu’il s’agisse d’un complot fomenté par quelque juge gauchiste. Ils ne perdent rien pour attendre ! On va voir ce qu’ils diront quand ils se retrouveront en commission disciplinaire.
« Heureusement que Nicolas s’est prononcé contre la double peine. », s’est gaussé Brice. Elle aimerait que ses frères soient morts ou n’aient jamais existé. Putain d’arabes ! Elle se dit qu’on devrait interdire à certaines femmes d’avoir des enfants. Surtout des garçons ! Elle-même, elle a renoncé à en avoir. Plutôt crever ! La colère remonte encore d’un cran. C’est comme ces pédophiles ! Elle est particulièrement furieuse, parce que c’est à cause de l’un d’entre eux qu’elle a du écourter ses vacances. Nicolas a raison (même s’il a précisé qu’il ne fallait pas ébruiter ses paroles pour ne pas subir les foudres des bien-pensants), il faudrait les châtrer. On n’en reparlerait plus.
par Dan Yack
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"Je est tout le monde..."
Pas encore mort. J’écrivais les dernières pages d’un roman depuis trop longtemps entamé. Enfin terminé. J’attends maintenant la suite.Ce ne sont pourtant pas les occasions qui m’ont manqué d’écrire quelques lignes. Elections présidentielles oblige.
Elles semblent maintenant un lointain souvenir. Il ne nous reste plus, dès lors, qu’à contempler, avec ou sans appétit, les aventures un peu kitsch des nains qui nous gouvernent dans les magazines adéquats, ou l’abaissement des autres à se rallier au plus puissant par calcul (il va faire 2 mandats, or j’ai 67 ans, donc…), et à vous demander, dans un gouffre métaphysique, comment on passe de la direction du parti socialiste à un gouvernement de droite et quelle est l’intensité des convictions de ceux qui postulent à nous gouverner.
Evidemment, vous n’êtes pas obligé d’aimer cela, mais alors il ne vous reste plus qu’à vendre votre télé (si elle n’est pas trop usagée), sans oublier de prévenir le trésor public que vous ne paierez dorénavant plus votre redevance, empocher les 200 euros, ne plus écouter la radio (ou alors sur votre ordinateur avec un bon anti-virus), ne plus acheter de journaux le dimanche (malheureusement, même si vous êtes intéressé par l’actualité sportive ! Car, cette année, même les cyclistes amateurs du bois de Vincennes se dopent sur le Tour), ne plus acheter de journaux le lundi, le mardi…
Cela vous laisse du temps pour lire en poche le saisissant The dispossessed de Robert McLiam Wilson qui raconte son voyage dans la pauvreté au Royaume-Uni dans les années 90. D’autant plus que cette édition s’accompagne d’une préface qui nous est spécifiquement destinée, à nous français, une préface qui nous met en garde contre les changements politiques qui nous pendaient alors au nez et qui sont maintenant une réalité. Oui, parce que, pendant que Madame (ou ses enfants) va s’éclater sur les plages ou sur les pistes, les expulsions continuent, les lois, qui vont permettre aux plus riches de continuer à s’enrichir pendant que le sort des plus pauvres reste le même, sont votées. Pas sur papier glacé.
Vous me direz « on a voté », « c’est ce que veulent les français ». McLiam Wilson explique, dans sa préface, que les hommes politiques de droite ont de beaux jours devant eux parce que, par leur politique économique qui augmente la précarité, ils fragilisent le tissu social et renforcent donc le sentiment d’insécurité, et, dans le même temps, ils sont les premiers à proposer des solutions sommaires pour répondre à ce sentiment. En un mot, c’est comme si un laboratoire pharmaceutique répandait une maladie pour mieux vendre le vaccin qui la soigne, enfin, qui ne la soigne pas totalement, sinon il deviendrait impossible de vendre de nouveaux remèdes, qui la contient donc, suffisamment pour qu’elle ne nous submerge pas, mais pas trop pour qu’elle demeure une menace.
L’écrivain irlandais écrit cette phrase qui fait froid dans le dos : « Il arrive que les agneaux votent pour leur massacre. » Pas obligé de garder le silence. Bonne lecture.
par Dan Yack
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j'ai lu, j'ai vu...
« Je est tout le monde et n’importe qui » R.J. *
Il le sait. Il est déjà 11h30 et andré sait qu’il n’écrira pas une ligne aujourd’hui. Il a entamé depuis plus d’une semaine l’écriture du deuxième volume de son autobiographie philosophique. Il tient beaucoup à associer ce prédicat au genre littéraire tant fréquenté. Il n’a pas l’envie de faire le récit chronologique de sa petite existence, de faire comme ces personnalités publiques qui déballent impudiquement leurs pauvres satisfactions et leurs petits tracas. Il voit dans ces pratiques une forme nouvelle de la barbarie. Alors qu’il s’agit pour lui de reconstituer un parcours intellectuel, singulier certes, mais plongé dans les remous de son temps et donc universel. Il pense à Sartre évidemment.
Il est désormais 11h45 et il n’a pas même le courage d’étendre le bras pour sonner sa femme de chambre. Il est embarrassé par une affreuse migraine et des relents acides ont haché son sommeil pendant une bonne partie de la nuit. Il est désormais trop vieux pour boire autant, il le sait. Il avait rendez-vous hier soir avec une journaliste de LCI dans un bar à la mode du 8ème arrondissement. Elle devait avoir 30 ans, elle était jolie, la soirée s’est prolongée et il a un peu trop bu. Il a tenté de lui expliquer pourquoi, sortant de sa réserve habituelle, il avait décidé de soutenir Nicolas Sarkozy aux élections présidentielles. C’est le choix de la raison , lui a-t-il dit. En ces temps troublés, il lui semble que les valeurs humanistes sont menacées et que le maire de Neuilly constitue un rempart solide pour la démocratie en danger. Il s’attend à ne pas être compris. Il imagine par avance les reproches qu’on va lui faire. « C’est comme si Victor Hugo soutenait le général Boulanger ». Il s’en moque. Elle a semblé convaincu par son discours surtout lorsqu’il lui a dit qu’on avait pas vu ceux qui manifestent devant les écoles primaires parisiennes se dresser contre les exactions de Vladimir Poutine en Tchétchénie. Et puis , même s’il a quelques réserves dans certains cas (pour les enfants iraniens et bulgares par exemple), ce ne sont pas, pour lui, des questions fondamentales à la hauteur des enjeux internationaux que le candidat de l’UMP semble le plus apte à traiter, comme l’entrevue que lui a accordé G.W. Bush l’a montré. Il a apprécié les efforts d’Arno Klarsfeld pour rendre cette affaire plus humaine; il a agi là dans le prolongement de l’action courageuse de son père. Il a été d’ailleurs très heureux de le retrouver lors d’une nuit de solidarité aux sans logis sous une tente au bord du canal Saint Martin. Qu’est-ce qu’il a fait froid cette nuit là !
Il voyait bien que la jeune journaliste n’était pas insensible à son charme, à son charisme, mais il ne se sentait pas de la ramener chez lui. Il était trop fatigué et, avant de l’entreprendre, il aurait fallu qu’il la prévienne que depuis une opération récente, il lui manquait un testicule.
En partant, un peu ivre, André avait manqué d’oublier son perfecto, celui qu’il n’oubliait jamais d’enfiler quand il sortait et qui lui donnait l’air d’un Ramones. C’est-ce que lui avait confié un jour une ex , un mannequin tchèque à la retraite, qu’il avait rencontré à Prague lors d’une soirée donnée pour l’anniversaire de Vaclav Havel.
Déjà midi. Il regarde Soljenitsyne, le chat allongé au pied de son lit, et pense à sa condition d’homme du 21ème siècle, confronté à la fin des idéologies. Il regrette de ne pas avoir baisé la journaliste; le manque lui est un peu douloureux alors il se masturbe pour pouvoir se rendormir.
* Que Régis jauffret me pardonne par avance d’avoir utilisé comme épigraphe sa citation qu’il met en exergue de son magnifique ouvrage Microfictions, mais plus de mille pages peuvent être utiles lorsqu’on cherche à assommer un vieux con.
par Dan Yack
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"Je est tout le monde..."
Silence. L’obscurité. Le nom des comédiens à droite puis à gauche. Cérémonial. Une minuscule ouverture. La lumière. Un œil observe l’activité d’une ferme. Un enfant, démarche chaloupée, bras ballants, traverse l’écran, dessine la courbe qui relie l’ensemble des personnages. Une famille.
Le cinématographe est, étymologiquement, l’écriture sur l’écran, et de surcroît sur notre rétine, de l’image en mouvement; les premières minutes du film de Laurent Achard en sont une illustration impressionnante. D’emblée, on sait que l’œuvre qui est projetée devant nous n’est pas un film de plus, un prétexte pour faire fonctionner l’industrie cinématographique, mais la création d’un auteur disposant d’une surprenante maîtrise. Chaque plan est à sa place, chaque cadre est architecturé, semble nous parler de la tragédie qui est en train de se jouer.
La qualité d’un film se mesure,je crois, à la persistance de ses images dans notre œil et dans notre cerveau. Le visage de la mère comme déposé sur l’accotoir de son fauteuil qui regarde son fils, qui nous regarde, longuement, très longuement. Le corps du garçon debout devant la porte de sa mère. Les corps des amants, homosexuels, enveloppés dans la végétation d’un bois d’alentour. Imprimés en moi bien plus profondément que l’ensemble de la production cinématographique de l’année passée. Rarement un film m’aura autant bouleversé, bousculé physiquement que celui-ci.
Le dernier des fous mérite plus qu’une critique paraphrasant son récit dans Télérama et ne se retrouvera sans doute jamais aux césars mais il écrase l’ensemble de la production cinématographique française présente. Une lueur sur l’écran noir. Des corps. Une détonation.
par Dan Yack
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