Mardi 20 novembre 2007
Il a parcouru un tiers du périphérique. Flot continu de carrosseries encastrées. Poursuivi une trentaine de kilomètres sur l’autoroute. Sans dire mot. Sous la pluie, jamais quitté la voie de droite. Lente évacuation vers la périphérie. Pris un embranchement qui l’a conduit sur une route nationale à trois voies. Traversé une zone d’activité commerciale. Meubles bon marché, cheminées en kit, supermarché et grill familial. Quitté un moment la lumière pour l’obscurité. Seulement ses phares balayant la route et le fossé. Les arbres nus et amaigris à l’approche de l’hiver. Retrouvé des habitations et des fenêtres éclairées. Pris un virage à gauche. Éclairé les murs blanc de crépis d’une maison à l’entrée du lotissement immobilier où il demeure. Fait le tour d’une première place cernée par cinq ou six maisons identiques. Poursuivi tout droit à gauche et retrouve une autre place semblable, puis de nouveau à gauche jusqu’à un dernier cercle fermé.
Le portail ouvert, garé sa voiture en marche arrière sur l’allée qui mène au garage occupé par le véhicule de sa femme. N’a pas cherché à se protéger de la pluie. La porte n’est pas fermée.  Pris le soin d’ôter ses chaussures dans l’entrée.  Allumé la cuisine, pris une bière dans le frigo et bu sans s’asseoir. Entendu une voix en provenance du salon. Qui articule exagérément sans reprendre son souffle. Comme une opération promotionnelle dans le supermarché voisin. Dans la pénombre du salon, un visage brillant sur l’écran de la télévision. Aperçu la chevelure de sa femme étalée sur le  fauteuil. Assis à proximité sur l’autre qui fait la paire. Elle l’a regardé et lui a dit quelques mots. Pas répondu.  Perçu qu’un nombre réduit de mots sans pouvoir reconstituer, comme il y parvient parfois, le sens de ses propos. Mêlés à ceux de l’animateur. Levé pour reprendre une autre bière. Pendant plusieurs heures, bu les images et les paroles crachées continuellement par le téléviseur. Sans jamais ouvrir la bouche. Sa femme est montée se coucher. Seul, le battement irrégulier des images dans le noir.
Déplacé lentement dans le couloir jusqu’à la chambre. Distingué difficilement les chiffres lumineux du réveil posé de son côté près du lit. Couché face au mur. Les yeux clos, pris des virages à pleine vitesse. La peur que tout lâche. Tourné dans l’autre sens. Sans pouvoir interrompre la course qui se dispute dans son crâne. Envie que ça cesse. Déplacer son attention. Posé une main sur le flanc de sa femme. Pour voir. Elle ne réagit pas. Rampé pour la recouvrir entièrement. Ecarté péniblement ses cuisses, fait glisser contre elle son sexe en voie d’érection, cherché maladroitement où l’introduire. Sans en être sûr, agité son bassin de plus en plus vite. Repris son souffle avant d’en finir. Oublier.
Entrouvert laborieusement ses paupières. De minces rais de lumière sur le store. Irréguliers. Des points, des traits, des figures indéterminées, grossièrement circulaires. Impossible de lire l’heure sur l’écran du réveil. Probablement débranché pendant la nuit. Cela arrive parfois lorsque le matelas se déplace. Découvert que ça femme n’est plus là. Le dimanche, elle se lève de bonne heure. Debout et parvenu jusqu’à la cuisine. Déjà  presque trois heures de l’après-midi. Elle devrait déjà être rentrée du marché. Pas d’inquiétude. Fait réchauffer le fond de la cafetière. Juste de quoi remplir une tasse. Avalé quelques biscuits, affalé dans le canapé du salon. A la télévision, une course cycliste indéterminée. La progression du peloton sur une route rectiligne et sous un ciel gris. Masse qui occupe tout l’écran. Deux heures de retransmission. Couché sur le canapé. Enlisé dans la journée qui prend son temps. Rattrapé par la nuit qui s’avance. Seul. Sans le souci de l’autre. Songé qu’elle ne rentrerait peut-être pas à présent.
Porte de Paris. De l’autre côté du périphérique qui gronde modérément pour l’instant. Tôt le matin. Cerné méthodiquement les abords de trois bouches de métro. Les boutiques encore closes. A l’heure où les ouvriers se rendent au travail. Répertorié au moins trois foyers africains à proximité. Ils sont nombreux à prendre le métro chaque jour, a dit le capitaine. Un nombre non négligeable de clandestins. Organisés pour qu’aucun ne leur échappe. Groupés, en uniforme, à l’intérieur de la station. L’apparence d’un contrôle ordinaire. Répartis, en civil, en plusieurs cercles concentriques à cinquante, cent cinquante et trois cent mètres du point de contact. L’hiver a pris un peu d’avance. Gelés et impatients d’enfin passer à l’action.
Ça y est. Les premiers colis descendent les marches qui conduisent à la station. Tous y pénètrent. Un seul aperçoit les uniformes et tente de rebrousser chemin. Il échappe au premier cercle. C’est son tour  maintenant. Avance avec l’un de ses collègues vers le colis récalcitrant. Pas difficile. Son visage est encore tourné vers le dispositif de contrôle auquel il croit naïvement avoir échappé. Aux prises avec le  second cercle. Le saisit par les deux bras. Sans ménagement. Lorsque le colis se retrouve prisonnier, il devine son corps tenter de se débattre puis, conscient qu’il est désormais impossible de s’échapper, le sent s’immobiliser. Lorsque ce dernier se retourne, il respire son souffle dans son cou. Chaud.
Lundi 19 novembre 2007
« …Nous aussi sommes tellement éblouis par le pouvoir et par le prestige que nous en oublions notre fragilité essentielle : nous pactisons avec le pouvoir, de bon ou de mauvaise gré, oubliant que nous sommes tous dans le ghetto, que le ghetto est entouré de murs, que de l’autre côté du mur se tiennent les seigneurs de la mort, et que, non loin de là, le train attend. »
Primo Levi, Les naufragés et les rescapés.
Mercredi 14 novembre 2007
Plus d’un mois que ça dure. C’est le soir. De retour du ministère. Il entre, heureux de se sentir enfin chez lui. De la lumière, tamisée, mais pas l’ombre d’une personne. Ce qu’il ne juge pas vraiment préoccupant. L’atmosphère est agréable, plutôt rassurante. C’est du moins ainsi qu’il le ressent alors. C’est étrange, pense-t-il, comme les choses ou les situations qui nous semblent normales en rêve peuvent nous apparaître absurdes ou totalement improbables lorsqu’on y repense éveillé. Personne dans la chambre non plus. Il se déshabille et pénètre dans la salle de bain. Ce qui est idiot, considère-t-il maintenant. En réalité, les deux pièces ne communiquent pas entre elles. De sa chambre, pour aller prendre son bain, il doit traverser tout l’appartement. Ça irrite sa femme. Il lui a promis d’y remédier. Ces nouveaux émoluments de ministre devraient y suffire.
Généralement, il se déshabille directement dans la salle de bain. Là, il y pénètre complètement nu. L’eau du bain est déjà en train de couler. Même sur le point de déborder. Il ferme le robinet. Recouvert par un nuage de vapeur. Impossible de se distinguer dans le miroir.
Verse de l’huile parfumée dans son bain. L’odeur lui revient à présent. La rose. C’est lui-même qui l’a offert à sa femme. Le signal qu’elle lui envoie quand elle est disposée à avoir des relations sexuelles. Ça n’arrive pas très souvent. Il vide désormais la totalité du flacon dans l’eau brûlante. L’idée de son corps embaumant la rose le rend à présent circonspect.
Sur ses lèvres, un léger rictus.
Après, il se voit dans la baignoire. Il ne se souvient pas y être entrée mais il y est. Comme un saut d’image. Sans transition. Il sent quelque chose au fond de l’eau. Déplace sa jambe droite par réflexe. Sent à nouveau un objet glisser contre son genou. Un jouet des enfants, pense-t-il. Il aurait pu glisser. Tendre le bras et le plonger au fond du bain pour le ramasser.
Il n’a pas le temps. Non. Une main le saisit. Au niveau de l’avant-bras. Il sent autre chose contre son pied gauche. Ne peut plus le déplacer. Le reste est très confus.
Des images saccadées. Accélérées par moments. Au ralenti à d’autres. Il ne sait pas comment. Il se retrouve au fond de l’eau. Pas dans son bain. Une eau beaucoup plus profonde. Très profonde. Des corps difformes. Ou plutôt des parties de corps étrangement assemblées. Mutants. S’enfoncent avec lui. Une main le retient.
A nouveau dans son bain. Le parfum de rose. Voit un pied au bout de son bras. Il ne crie pas. Non. Pas un bruit. C’est très confus. Il ne sait pas. Des associations d’idées. Une balle qui rebondit dans son crâne. Des images anciennes. Il ne sait pas très bien pourquoi il pense qu’elles sont anciennes, mais ça lui vient ainsi. Comme des images en noir et blanc dans un film. Un retour en arrière. Des corps d’hommes. D’hommes uniquement. Pas ceux qu’il a vus dans l’eau. Pas difformes mais atrocement mutilés. Blessés à de multiples endroits. Des traces de sang. Flottent à la surface de l’eau. Portent des costumes gris. Bon marché. Peut-être pour ça qu’il pense que c’est ancien. Des visages basanés. Comme des roumains ou des tziganes, pense-t-il. Un charnier en Europe de l’est, voilà à quoi ça lui fait penser.
Il se retrouve au fond de l’eau. Il tente de mettre de l’ordre dans un enchaînement qui en fait n’en a pas vraiment. Les scènes ne se succèdent pas, elles sont juxtaposées. Et puis pas complètes. En lambeaux. Se télescopent. Le ballet des corps difformes. Comme ceux de contorsionnistes. Des petits et des grands. Une chevelure noire qui l’intrigue. Cherche à voir son visage. En vain. Pas d’autre face. Un crâne vu de derrière. De chaque côté. Elle n’a pas de visage. Il ne sait pas pourquoi, il utilise un pronom féminin. Il n’a pas vu de qui il s’agissait mais il a le sentiment que c’est une femme. Une asiatique. Il ne sait plus très bien. Peut-être qu’il se mélange avec un autre rêve. Peut-être que ce sont plusieurs rêves.
Qu’est-ce qui délimite un rêve d’un autre rêve ? Quand commence l’un, quand finit l’autre ? Un cauchemar ? Ce n’est pas ainsi qu’il le définirait. Pas ce qu’il a vu mais ce qu’il a ressenti. Une vision ou des visions atroces. Mais étrangement il n’était pas effrayé. Juste mal à l’aise. Comme le mal des transports. Oui. Une sensation de nausée. Comme s’il avait bu. Il a pourtant arrêté depuis deux ans.
Il pense que ce n’est pas grave. Le surmenage. Préfère n’en parler à personne. On pourrait croire qu’il ne va pas bien. Il ne peut pas se payer ce luxe. Seulement, il ne comprend pas pourquoi mais…C’est le képi des agents devant son ministère. Il s’est souvenu qu’il y avait des hommes dans les mêmes uniformes qui regardaient flotter les hommes vêtus de gris. Certainement pas en Roumanie. Moins loin. D’y penser ça lui donne un mal de crâne. Ça fait quinze jours qu’il ne parvient plus à s’en débarrasser. Le ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Son bâton de maréchal, lui a dit Nicolas. Avec le sourire. Ça n’avait pourtant rien de drôle. Pas lui parler de ce mauvais rêve.
 
Jeudi 4 octobre 2007
En traversant le living pour se rendre dans la salle de bains, Rama est surprise d’apercevoir le brouillard par la fenêtre. Une vraie purée de pois. Elle se souvient que lorsqu’elle était enfant, elle avait un peu peur que derrière ce voile gris se cachent des monstres horribles, malfaisants. Sa mère la rassurait en lui racontant des histoires de fées qui profitent des premières heures du jour, les pieds nus dans la rosée, pour gratter doucement les cordes humides de leurs harpes.
Le désir est le plus fort. Elle ouvre la fenêtre et fait quelques pas sur le balcon. Un mince tee-shirt sur les épaules, les pieds nus, elle n’a pas froid. Il faut dire que la température est douce ce matin. Quelques instants de respiration avant l’agitation de la rentrée parlementaire. Elle a beau tendre l’oreille, elle n’entend pas le chant des fées ce matin.
Quelques rayons de lumière plus intenses. Elle commence à distinguer la silhouette de l’arbre qui se dresse sous sa fenêtre. Un peu déplumé, comme Bernard, pense-t-elle en souriant. Heureusement qu’il est là Bernard ! Lorsqu’il a fallu qu’elle explique à la presse que la France montrait sa ferme condamnation des violations des droits de l’homme en Birmanie en gelant -momentanément- les investissements -futurs- de ses entreprises dans le pays. Des couleuvres, tu en avaleras d’autres, crois-moi, lui a-t-il dit.
Sur la pelouse, elle peut maintenant voir les feuilles qui sont tombés de l’arbre et se sont couchées. Elles sont plus nombreuses qu’hier. Rouges. Comme le sang versé sur les pavés de Rangoon. Une photographie qui l’a bouleversée cette semaine.
Il faut rentrer maintenant. Une longue journée l’attend. Sa première rentrée parlementaire sur les bancs du gouvernement. Pas le moment de se mettre la pression. Il sera bien temps d’y penser quand elle y sera. Se préparer un bon petit déjeuner en écoutant de la musique à la radio pour se détendre. Difficile. Difficile de faire le vide, de ne pas se répéter en elle-même les déclarations qu’elle a préparées pour la presse, difficile de ne pas se projeter dans cette journée, imaginer ce qu’elle va voir, ce qu’elle va faire. Elle a à la fois hâte et peur d’y être.
Pas enchantée non plus de se retrouver sur le banc aux côtés de Brice. Elle l’avait presque oublié celui-là. Encore une idée de Nicolas de la mettre à côté de ce crapaud. La belle et la bête, lui a-t-il dit en rigolant. Une vrai tête de nazi. Elle pouvait pas vraiment protester, après sa bourde d’Aubervilliers. Imagine que la police t’ait prise pour une sans-papiers et t’ait raflé avec d’autres sans que tu puisses te justifier, imagine que tu te sois retrouvée dans un camp de rétention, lui a dit rachida, sans qu’elle sache réellement si elle plaisantait ou si elle lui faisait sérieusement la morale. Elle parait tellement cruche parfois. Elle forme un drôle de couple avec Brice. Tout le temps fourrés ensemble. Elle doit apprécier son humour. Les hommes séduisent les femmes en les faisant rire, dit-on.
Elle fera semblant de consulter ses dossiers pendant la séance. Quelles blagues horribles ! La semaine dernière encore, en plein conseil des ministres, elle s’est retenue de ne pas lui mettre une gifle. Vous ne trouvez pas, lui a-t-il dit, que cette année, à Paris comme dans le nord de la France, chutent des objets insolites en plus des marrons de saison. Quel étrange automne, a-t-il ajouté, avec cette grimace ignoble qu’arbore toujours son visage. Sur le moment, elle n’a pas bien compris où il voulait en venir ; ce n’est qu’au bout de quelques minutes, alors que le débat se poursuivait en conseil, que l’image de cette chinoise couchée sur le boulevard de la Villette, après s’être précipitée par sa fenêtre pour échapper à la police, lui est apparue. Son sang sur le sourire du ministre de l’identité nationale et de l’immigration.
Tout à ses pensées, Rama n’entend pas la voix de Billy Holiday à la radio. « Strange fruit ». Elle finit de boire son thé, se lève et se dirige vers sa penderie. Elle l’ouvre et s’interroge. Elle a bien envie de mettre le slim qu’elle s’est acheté le week-end dernier. Là, c’est sûr qu’on ne pourra que la remarquer, mais est-ce qu’on ne va pas considérer que c’est une faute de goût pour une ministre de la République.
 
 
 
 
 
Lundi 1 octobre 2007















Après avoir remonté le boulevard de Belleville. Pas un jour de marché. Les squelettes métalliques des échoppes encore dressés sur l’allée centrale. Pas d’abri. La pluie fine, déjà fraîche et pénétrante, des premiers jours de l’automne atterrit sur le trottoir. A pas glissants. Évitant de poser les pieds sur les objets disposés sur le carré des vendeurs à la sauvette. Une paire de baskets d’occasion, des piles usagées, un radio-réveil. Traversant le carrefour. Ceux qui montent, ceux qui descendent. Les bras chargés de denrées achetées dans les magasins d’articles exotiques. Gros ou demi-gros. Enseignes déclinées dans toutes les langues.
Encore quelques pas à l’abri des grands arbres un peu nus qui se dressent de chaque côté du terre-plein central du Boulevard de la Villette. Rester attentif aux vélibs qui circulent dans un sens ou dans l’autre. Ne jettent pas même un coup d’œil au 41. Une façade beige qui semble avoir été ravalée récemment. Pour faire bonne figure probablement. Sous les fenêtres du premier étage, des draps, des couettes en vitrine. Marchands de sommeil. Une boutique voisine propose d’installer votre parabole. Au Palais de la Villette : spécialités chinoises, thaïlandaises, vietnamiennes. Sur le trottoir, devant le 43, un noir rassemble trois poubelles vertes. Une façade grise, comme ce ciel de septembre, qui s’effrite par morceaux entiers. « Gaz à tous les étages », menace une mince pancarte qui s’accroche au mur. Au dessus de l’enseigne Phone Boutique. L’appel vers l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Turquie, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Mali, la France. Plus loin sur le boulevard, un indien ou un pakistanais pousse un caddie chargé de marrons. A l’angle, Tabac, LOTO.
En se retournant, une porte fermée. Fraternité le Chalom. Étrange automne.

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